La journée avait été longue. Lassante. J’étais fourbue, de ces fatigues qui coupent les jambes et cassent le dos. J’avais froid. J’étais à bout. Si j’avais eu le choix, j’aurais rejoint mon lit, immédiatement. Je rêvais de me rouler en boule, pelotonnée. Lâcher prise de tout. Mais je suis une maman. Séparée. De trois jeunes enfants. A 18 heures, la journée n’était pas encore achevée…
Désormais, Vincent n'ira plus se balader le long des chemins de halage, qui bordent le canal d'Arles. Il a pourtant si souvent emprunté le pont-levis de Langlois, au pied duquel les laveuses rincent les draps blancs avant de les faire sécher au soleil énorme de midi. Dans la chambre de l'hôpital, Vincent semble sur l'autre rive. Son existence à la dérive ne verra plus les matelots qui remontent, le cœur battant, avec leurs amoureuses vers la ville d'Arles. Marchant sur les sables mouvants de son existence, il se revoit sur la plage de Saintes-Maries-de-la-Mer... Le ciel d'un bleu profond, d'un bleu outremer a désormais fait place à la grisaille. Les barques se sont échouées sur le sable humide et figé. Celle qu'il a baptisée "Amitié" semble désormais se prénommer "Regrets". Ces barques sans capitaine ne prendront plus la mer. Elles n'affronteront plus les vagues de la Grande Bleue et les tempêtes soudaines. Le village de pêcheurs, quant à lui, pleure l'artiste qui divague et est tourmenté par son geste insensé qui l'a embarqué dans cette mouvance dont il ne peut s'extraire et qui lui confère ce vague à l'âme.
Aujourd'hui et demain, Bernard Wallerand nous propose un extrait des 2 récits de vie qui se dévoilent en alternance dans le roman.
Premier extrait "côté Eliott"
Côté Eliott
A l'école, la belle Margot ne s'assied plus à côté de lui depuis deux semaines. Elle l'a laissé tomber. Pour intensifier sa peine, elle ne répond pas à ses textos et elle le supprime de sa liste d'amis sur la toile, d'un simple clic de souris.
Dans sa chambre, complètement désespéré, Eliott ne comprend plus rien à sa vie ! Il passe des nuits blanches, des nuits étoilées, agitées, dans un ciel tourmenté. Il laisse son portable constamment allumé sur son oreiller. Le niveau sonore est au maximum. Le téléphone reste malheureusement silencieux. Pas d'"I love you" retentissant ! Un silence de marbre au sein duquel résonne une évidente déchirure. Margot a fait un stage intensif de piano le week-end qui a précédé leur incompréhensible rupture. Cela, il le sait.
Eliott se lève péniblement le matin. Il s'assied sur son lit. Ses mains retenant son visage, il pleure amèrement.
Dans le hall central de l'école, il manque une pièce du patchwork. Les mains frêles de Margot tapotant le piano ne sont plus. Au poignet de Margot, le bracelet bleu décoré à la Van Gogh n'est plus. Les Rommy Tilfiger font place aux Adodas ! Eliott emprunte dans une solitude pesante le long couloir de l'école. Les yeux de tous sont rivés sur lui. C'est clair pour tout le monde que Margot et lui ne sont plus ensemble.
.../....
Ainsi Margot a-t-elle préféré tapoter sur le piano un début de romance à quatre mains avec un certain Adelin plutôt que de tapoter des "je t'aime aussi" sur son écran ! Et c'est donc ainsi que les mains d'Adelin ont effleuré celles de Margot, juste au moment où, sur le clavier du piano, les graves ont rejoint les aigus. Sur la portée de musique ont ainsi fleuri les demi-pauses, les pauses, les soupirs et les crescendos. Eliott en crie de chagrin. Il en rugit d'amertume. Il en hurle de désespoir !
Des brindilles, de bien maigres bûchettes et rondins, ils n'avaient plus guère que cela à pouvoir apporter. Ils avaient dépensé tout leur avoir pour acheter ce bahut dont l'envie leur brûlait le cœur et la pensée depuis quelques mois. Ils avaient espéré que l'hiver serait clément et qu'ils auraient peu de frais de chauffage et de vêtements. Ils avaient eu l'audace de compter sur la bienveillance du temps et des éléments naturels. Ils n'avaient pas envisagé qu'ils allaient être invités pour Noël chez des voisins auxquels ils devraient, comme c'est l'habitude dans leur région, offrir une bûche du plus bel effet et du meilleur bois. Ce cadeau était, en ce temps-là, le seul partage matériel des frais du réveillon.
Ces misérables branchages qu'ils avaient récoltés dans les endroits boisés des environs, jamais ils n'oseraient en faire don. Ils étaient tout juste utiles à pouvoir cuisiner et à réchauffer un peu leur foyer le soir venu, quand le travail terminé ils se laissaient aller à la rêverie au coin de l'âtre sous une douce couverture. Pour ces activités, peu importait, en effet, la présentation du combustible, seuls comptaient les résultats. Pour illuminer un réveillon de Noël, il s'agissait, cependant, de faire un présent non seulement fonctionnel, mais aussi ravissant. La forme avait, ici au moins, autant d'importance que l'usage prévu.
Alors ils firent appel à leur imagination pour dissimuler leur pauvreté du moment. Elle pensa broder un napperon représentant une bûche ou encore en graver une sur un petit panneau qu'elle possédait. Elle imagina aussi donner de modestes rondins individuels, joliment emballés dans un papier qu'elle décorerait avec soin, afin que chacun au moment opportun alimente le feu. Mais il estima que cela n'aiderait pas vraiment leurs hôtes à réduire leurs dépenses. Tout cela était juste symboliquement acceptable. De manière tangible, cela ne faisait pas le poids avec l'offrande traditionnelle.
Comme ils avaient des œufs, de la farine, de la confiture, du sucre et du lait, elle proposa de réaliser un gâteau ce qui serait une réelle contribution personnelle au repas et ne révélerait aucunement leur précarité actuelle. Il accepta son initiative, tout en l'invitant à donner au gâteau la forme de l'objet attendu.
Elle roula donc sa pâte après l'avoir soigneusement aplatie et garnie d'un peu de confiture. Elle orna son œuvre de nœuds et d'un entrelacs en confiture représentant les veines et les aspérités d'une écorce.
D'un air joyeux, ils offrirent leur délicieuse pâtisserie, prétextant qu'un peu de renouveau ne fait jamais de mal à personne.
Leur innovation eut tant de succès que bientôt à travers le pays tout entier, puis à travers quantité de contrées de plus en plus lointaines, de tels gâteaux furent confectionnés. Ces pâtisseries furent par la suite garnies de crème au beurre, nappées de moka ou de chocolat, fourrées aux marrons. Leur base devint une génoise moelleuse à souhait, tant l'homme cherche à améliorer ses créations.
Qui penserait que l'origine de la coutume fut un manque provisoire de ressources ? Qui oserait prétendre qu'il n'y a point d'issues heureuses aux imprévus de la vie ?
Qu'un chemin soit inabordable, nous en trouverons tous bien un qui nous conduira d'une manière différente vers cet endroit où nous espérions aller. Notre imagination n'est-elle pas notre plus sûr allié ? Notre capacité à découvrir tant d'autres voies n'est-elle pas ce qui nous rend uniques parmi tous les êtres de la création ?
La veille de Noël, une soirée étrange se déroule chez les Kolovos.
Dans le salon du château familial, une multitude de personnages complexes et baroques se retrouve.
Nous découvrons Julian, acteur narcissique et orgueilleux en attente d’un rôle qui relancerait sa carrière. Susceptible et sarcastique, il a rejoint sa famille pour fêter le réveillon.
Une tension tangible aux limites de l’explosion règne entre le jeune-homme et son père, Francesco. Ornella, belle-mère de Julian et secrètement amoureuse de son beau-fils participe aux réjouissances ainsi que Sofia, sœur de Francesco et son époux, Dimitrios, écrivain raté et alcoolique.
Daphnée est l’élément extérieur. Agent artistique de Julian, elle complète ce tableau familial. Le champagne, servi par la boniche, Caroline, coule à flots dans cette ambiance artificielle et mesquine. Ce soir-là, il ne manque qu’Ivana, actrice comme son frère, la fille adorée de Francesco, sa colombe, son principal centre d’intérêt.
Au fil de la lecture, d’autres créatures fantasques s’immiscent avec naturel dans l’histoire : Jacobo Kolovos, un ancêtre corsaire du roi George IV dont Julian est la parfaite réplique ou Jiminy, une conscience encombrante et matérialisée.
Certains personnages se métamorphosent comme Daphnée, élégante jeune femme et douce attachée de presse de Julian et d’Ivana.
L’auteur nous offre une histoire inattendue et passionnante. Chaque héros est si parfaitement croqué qu’il évolue sous nos yeux, comme indépendant de l’auteur, et crée au détour d’une page la surprise, le dégoût ou le mépris.
Dans une atmosphère angoissante, l’auteur nous tient en haleine et nous guide vers un dénouement époustouflant.
A l’opposé de cette ambiance pesante, l’écriture de Joe Valeska est légère, les mots sont choisis avec sensibilité et finesse, les dialogues sont riches, remplis d’humour et de verve.
J'ai rencontré Joachim Bourry à une foire aux livres. J'ai été attiré par le titre de son roman qui m'a fait penser directement à l'écologie, sujet qui me tient particulièrement à cœur.
L'auteur m'a prévenu : ce n'est pas un traité sur l'écologie, mais bien un roman, une fiction dans laquelle les personnages sont imaginaires. Même si le livre est écrit à la première personne, le héros dont il est question n'est pas l'auteur, même si on met toujours un peu de ce qu'on est dans ce qu'on écrit.
Thomas est un être que je qualifierais peut-être de faible, sans opinions ou au moins c'est quelqu'un qui ne les exprime pas. Sa femme, Céline, est militante écologiste et, pour lui faire plaisir, il adopte sa façon de vivre et participe à des actions sur le terrain.
Un jour, le couple (chacun de son côté) s'inscrit à un programme (qui me fait un peu penser à des émissions de télé réalité). Céline s'y donne à fond; elle est d'ailleurs de plus en plus souvent absente le soir. Thomas, lui, en profite pour faire tout ce dont il a envie.
Le voilà invité à participer à un congrès, à des tests qui ont lieu en Amérique. Il n'en parle pas à sa femme qui, elle aussi, aurait dû recevoir cette invitation, mais qui n'en parle pas non plus. Thomas va donc emmener son épouse en vacances en Amérique, mais rien ne va se passer comme prévu...
J'ai aimé la façon qu'a Joachim Bourry de relater les événements avec un certain humour (pas du tout potache), une ironie qui, j'imagine, doit le caractériser.
La fin est tout à fait inattendue (même si je l'ai en partie devinée juste avant qu'elle ne survienne) et le héros doit faire face à des choix.
Ce qui manque dans ce couple est certainement le dialogue. Si les gens se parlaient plus et partageaient leurs points de vue (sans nécessairement être d'accord), les choses iraient peut-être beaucoup mieux...
Un roman qui pose donc questions sur l'écologie, la crise sanitaire et aussi le couple.