- Merci encore pour toute la confiance que tu mets en moi et dans mon travail d’écriture !
- Un travail ? On voit bien que c’est pas toi qui nettoies les chiottes au supermarché ! Toi, assis devant ton ordinateur, toute la soirée, sans desserrer les dents, me laissant seule devant la télé…
- La télé et tes émissions insipides !
- Bon, et ça se passe comment, après ?
- On va en éliminer sept. Nous resterons à huit pour la deuxième sélection puis quatre pour la troisième et puis j’aurai le Prix. Ah j’en rêve depuis tant d’années !
- T’aurais pas plutôt pu postuler pour le Prix Nobel de Littérature. Il parait que le gagnant empoche la modique somme de 900 000 euros, mais bon, monsieur fait dans la petite pointure…
- Tu m’énerves à la fin ! Tu verras quand j’aurai le Prix et que tout le monde s’arrachera mon roman, tu changeras ton répertoire !
- Et il parle de quoi, ton merveilleux extraordinaire roman qui va nous rapporter dix euros ?
- D’une femme qui emmerde son mari à longueur de journée ! Salut ! Je vais me coucher…
Mademoiselle Gudula von Eiffel descend la rue de son pas ample, sans jamais glisser sur les gros pavés, évitant d’instinct ceux qui se sont inclinés, ceux qui veulent s’échapper. Ses pieds agiles, bien serrés dans des chaussures à lacets, confortables et hideuses, suivent sans faiblir toutes les irrégularités. Sa jupe grise bat ses mollets maigres gainés de coton anthracite. Elle s’arrête devant la vitrine de Le Pétrin d’antan, la boulangerie-pâtisserie qui attire même les gens de la grande ville voisine, des bobos au parler pointu qui aiment tant la vie simple et les produits du terroir, les gens authentiques déconnectés des horreurs du monde. Elle prendra la croustade d’abricots, c’est ça !
Elle entre, souriant à Marie-France, toute prise par l’emballage d’une tarte noisettes-rhubarbes sans gluten pour une dame en tenue de dame à la campagne, le tout ultra-griffé et parfaitement repassé, les lèvres turgescentes comme un doughnut qui aurait trop levé. Elle lance un regard tout d’abord indifférent à Gudula, puis à la fois séduit et amusé. On trouve des gens si bizarres encore à la campagne de nos jours, à un jet de pierre de la civilisation, hi hi hi ! On dirait la Baronne Trapp, hi hi hi ! Mademoiselle, pouvez-vous mieux faire gonfler le ruban, voire en ajouter un d’une autre couleur et les mélanger pour faire joli ? Sans vouloir vous déranger bien entendu… Retour à l’observation de Gudula : mais d’où sort-elle, celle-là ? On n’est quand même pas au Bagdad Café, hi hi hi ! Son chapeau, c’est d’un ri-di-cule ! Quand je vais la décrire à Marie-Alvine et Philippa sur le roof top de Gontrand, on aura encore mal partout de rire ! Soit dit en passant, je dois faire attention à mes lèvres et apprendre à rire sous cape… Mademoiselle, quel désastre, le jus a coulé dans l’angle de la boîte, vous pouvez m’en mettre une autre ? Je ne veux pas vous ennuyer, mais je l’apporte à des gens très exigeants, et… Merci, vous êtres vraiment très aimable, quelle différence avec la ville, vous n’avez pas idée de la vie paradisiaque que vous savourez ici… Mais vraiment, d’où sort-elle ? Ce chapeau avec la touffe de poils de sangliers, la plume de faisan et je ne sais trop quoi d’autre comme plumettes, dans ce petit cabochon d’argent… et le chemisier blanc plissoté, oh ciel quand je vais leur raconter ça…
Gudula attend, droite comme un piquet de barrière. Elle ne les connait que trop bien, ces bobos-ethnologues au jugement bienveillant. Tout le village les connaît. Comme tout le village la connaît : eh oui, elle y est restée à la fin de ses vacances en camp de jeunesse cinquante ans plus tôt, étant tombée amoureuse du petit Léon et des montagnes. A la mort du petit Léon, écrasé en bicyclette par un citadin qui ne s’était pas arrêté, elle était restée. Une fois par an elle retournait dans sa famille et en revenait avec chapeaux, bas, jupes et chemisiers, loden et énergie. Et tout le monde l’aimait, la gentille petite Allemande du petit Léon. Qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Elle cultivait légumes et quelques fruits et, avec une rente de sa famille, vivait sans privations ni luxe.
Elle observe la dame à la campagne, sa casquette de baseball au logo chic, son sac à dos à garnitures de cuir d’autruche, son pantalon training blanc ostensiblement griffé… Avec un clin d’œil à Marie-France, elle détache le cabochon et les plumes du ruban de son chapeau, et libère la plume de faisan dont la tige est en métal. Elle dévisse légèrement l’embout, et puis, dans un geste d’habituée, fait jaillir des gouttes minuscules de son vitriol maison, hop hop hop sur le sac, le haut de la casquette, et l’arrière du training. Puis remet tout en place dans le chapeau, les joues roses d’un amusement croissant. Marie-France aussi a un petit gloussement qui conforte la dame à la campagne dans l’idée qu’ils sont tous un peu givrés, là. Elle franchit la porte, célébrée par la clochette au son pur, et déjà un peu de fumée l’entourant dans la fraicheur du matin, un matin à la campagne…
Johan faisait partie du comité de lecture des éditions Du Silence. Il recevait, ce jour-là, Sébastien, un conteur qui animait à l'occasion des soirées dans un café littéraire et présentait régulièrement des spectacles dans des écoles.
Sébastien avait écrit des contes et espérait pouvoir vendre des recueils à la suite de ses différentes prestations, ce qui n'aurait bien entendu pas manqué d'intérêt sur le plan financier. Il comptait aussi laisser quelques livres dans les librairies les plus proches des écoles primaires de la ville et de la région ainsi que faire de la publicité pour son ouvrage auprès de syndicats d'enseignants.
Johan s'apprêtait à annoncer à Sébastien que le manuscrit était refusé. Exaspéré par un début de journée marqué par des embouteillages, Johan salua rapidement Sébastien et entra aussitôt dans le vif du sujet. "Inutile de vous cacher que le comité n'a franchement pas été séduit par votre travail. Vos contes commencent bien, mais la variété n'est pas votre fort ! Chaque fois ou presque c'est la même ritournelle "Il était une fois…" De nombreuses fois également, il y a cette formule "Lune, soleil, lune, soleil " qui marque l'évolution temporelle. Tout cela, c'est redondant, ça alourdit le texte, ça va ennuyer le pauvre lecteur. Franchement, vous ne semblez pas avoir beaucoup travaillé ce manuscrit que vous nous avez présenté. Que de maladresses, que de redites ! Ignorez-vous que les mots petit, grand, méchant, gentil, trembler, heureux,… ont des synonymes ? Je parle ici de répétitions de mots, mais il y a les répétitions de situations, de circonstances,… Ces répétitions-là ne sont pas mal non plus ! Un pauvre qui cherche à s'enrichir, un animal qui cherche à attirer la sympathie, un prince qui cherche l'amour, un gourmand qui cherche à voler de la nourriture dans une cuisine ! Pour être original, c'est original !"
Par moment, Johan haussait le ton, ricanait, utilisait une gestuelle qui témoignait de son irritation. "Zut, on a d'autres choses à faire que de lire de telles horreurs ! C'est mal présenté, la ponctuation est à revoir, comme la séparation en chapitres", finit-il par dire, avant de pousser un gros soupir.
Johan tendit un feuillet à Sébastien : "Tout ce que je viens vous expliquer est écrit là noir sur blanc. Vous pourrez le méditer. Allez courage. Quand la sauce ne veut pas prendre il est préférable d'abandonner."
Johan tendit le manuscrit à Sébastien qui l'accepta en soupirant quant à lui de désespoir.
Quelques jours plus tard, Sébastien découvrit que tout cela ou presque avait été commenté sur un forum littéraire où il avait proposé certains contes en lecture. Les piqûres de rappel ne lui manqueraient donc pas.
Les eaux de la mer de Seto se retirèrent, vite, comme aspirée par la Terre. C’était impressionnant. C’était terrifiant !
Et ces gens, partout, qui prenaient des photos avec leur smartphone pour vite les partager, avec le monde entier, sur les Facebook et autres Twitter… À croire qu’ils n’avaient aucune vie, en dehors du Web… Mais, de toute manière, ils n’allaient plus en avoir sous peu, de vie… Ils allaient tous disparaître.
Une vague colossale se profila à l’horizon. Elle grossit, grossit… Si belle, si terrible. Elle grossit et grossit encore… Mur d’eau gigantesque et effroyable qui n’allait pas tarder à régurgiter les ferry-boats et les sculptures l’incommodant. Un torii, pris au piège dans ce ventre gonflé, apparut tout au sommet… puis disparut aussitôt.
– J’ai très peur, murmura Amiko, blottie contre son ange. Je voudrais vivre encore un tout petit peu… Je voudrais rester avec toi, Mahasiah.
La vague meurtrière allait s’abattre…
L’ange gardien avait déjà pris sa décision – une décision des plus déraisonnables. Encore que ce qui est déraisonnable, ou ce qui ne l’est pas, peut différer selon le point de vue de chacun, n’est-il point vrai ?
Une décision qui lui vaudrait de connaître le même sort que celui de son frère, Lucifer.
Et puis, tant pis si Dieu lui coupait les ailes. Et tant pis s’Il le renvoyait des cieux ! Il ramassa ses lourdes besaces, saisit l’enfant dans ses bras et s’éleva haut, très, très haut dans le ciel à la vitesse de l’éclair. Amiko ne se rendit même pas compte qu’ils avaient traversé le toit fragile de la bicoque délabrée. De toutes ses forces, elle s’accrochait à son merveilleux ange gardien.
À la surface de la Terre, presque partout, il ne resta plus rien. Ni vies humaines ni constructions. Des milliards d’âmes furent emportées par cette vague née dans l’océan Pacifique, qui déferla comme le Dragon furibond. Ou le Namazu.
Amiko, enfin, osa faire un mouvement. Elle leva la tête, très timidement, puis regarda l’ange droit dans les yeux. Il lui sourit timidement, lui aussi – mais quelle générosité dans son beau regard bleu !
Il souriait, oui. Et ses larmes coulaient, pourtant… Sans interruption aucune. Aussi pures que du cristal.
– Que s’est-il passé ? Pourquoi ces larmes ? Est-ce que nous sommes au paradis ? demanda-t-elle. Je n’ai rien senti.
– Nous sommes au-dessus de tout, répondit-il. Juste au-dessus de tout. Ton pays est désormais un immense océan. Regarde au-dessous, si tu n’as pas peur. Il n’y a plus que de l’eau. Rien d’autre. Plus que de l’eau. Les mers et les océans tels que tu les connaissais n’existent plus. Il n’y a plus que de l’eau, répéta-t-il sur un ton monocorde.
– Tu m’as sauvé la vie, marmotta-t-elle, comme si elle s’excusait pour cela. (Et c’était précisément le cas.) Je te remercie, Mahasiah. De tout mon cœur. Mais qu’allons-nous bien pouvoir faire, maintenant ? Qu’allons-nous devenir ?
– Il faut trouver un coin de terre, trésor. Lorsque mon père s’apercevra de ce que j’ai fait, Il ne me le pardonnera pas, tu peux me croire, et Il me foudroiera sûrement pour me punir. Tant que je suis un ange, je suis immortel, mais si jamais je venais à perdre mes ailes… Si je perdais mes ailes, Amiko…
– Nous disparaîtrions dans les flots, c’est bien ça ? finit-elle sa phrase, s’efforçant de dissimuler, mais en vain, qu’elle était terrifiée.
L’ange acquiesça, mais autre chose le tourmentait. Tant qu’il demeurait un ange, il était immortel. Ignorant la fatigue, il pourrait voler, des jours entiers, autour de la Terre avec l’enfant dans ses bras. Il n’avait pas besoin de se nourrir. Mais Amiko… Elle finirait par mourir de faim, elle, et de soif. Avait-il suffisamment de bouteilles d’eau dans ses besaces ? Une fraction de seconde, il regretta de l’avoir arrachée à ce nouveau désastre, bien plus meurtrier que le déluge. Il chassa cette pensée sinistre de son esprit et promit à l’enfant que tout se passerait bien.
C’était, sans aucun doute, la première fois que l’être divin mentait.
Le premier jour, rien de fâcheux ne se produisit. Et le deuxième jour, rien de fâcheux ne se produisit. La petite fille, certes, était épuisée, quelque peu affamée, mais pendant que son ange volait, elle, elle dormait. Ce qui était, certainement, la chose la plus sage à faire.
Mais le troisième jour, la foudre frappa Mahasiah au beau milieu du dos. Il ne poussa aucun cri… Ses grandes ailes blanches s’embrasèrent, se consumèrent, puis il piqua vers la surface, un peu comme un albatros voulant pêcher un encornet. L’enfant s’agrippait à lui et le suppliait de se réveiller, car le choc lui avait fait perdre instantanément connaissance… À cette vitesse, ils ne survivraient pas à cet impact terrible et seraient oblitérés.
– Réveille-toi, je t’en conjure ! Réveille-toi ! Mahasiah, ne m’abandonne pas, pitié.
Quand il rouvrit finalement les yeux, quelques minutes plus tard – ou quelques heures plus tard –, Amiko était penchée sur lui, les yeux tout embués de larmes. Quel bonheur de le voir se réveiller ! Même si, désormais, il n’était plus une créature céleste, mais bel et bien un simple être humain. Il se mit sur son séant et regarda tout autour de lui, puis il revint vers l’enfant, lui sourit chaleureusement, puis il caressa ses cheveux.
– Mais que s’est-il passé ? s’enquit-il tout en tâtonnant la surface gluante sur laquelle ils se trouvaient. Amiko, tu n’as rien de cassé, ça va ? Les sacs… Où sont les sacs !?!
– Tout va très bien ! le rassura-t-elle. Le Namazu a jailli des abysses, comme un poisson volant, et il nous a sauvés. Les sacs sont là, derrière toi. Et tes cheveux sont toujours bleu gris, ne t’inquiète pas, se moqua-t-elle gentiment.
La petite fille marqua une courte pause avant de lui demander :
– Est-ce que ça va aller, mon ange ?
– Je n’en suis plus un, trésor. Je n’en suis plus un, tu sais. Je m’y habituerai, je suppose… Et je n’ai pas le choix, de toute façon. Il a pris Sa décision. Une fois de plus… Mais je ne regrette rien, assura-t-il. Je ne regrette pas ma décision. Le dire me semble d’ailleurs on ne peut plus redondant… J’ai fait ce que j’estimais devoir faire et j’en suis heureux.
Le regard d’Amiko s’assombrit. Elle se jeta dans les bras de son précieux ami qui, pour elle, avait fait le plus grand des sacrifices. Un sacrifice qui aurait dû Lui inspirer un sentiment de bienveillance… Mais Mahasiah fut déchu de ses droits et de tous ses dons. Purement et simplement. C’était Sa décision. La Sienne ! Et c’était sans appel.
Il l’accepta sans le moindre ressentiment.
Une ombre passa au-dessus d’eux. Elle était gigantesque.
– Amiko, regarde ! Au-dessus de nous ! s’exclama-t-il. Je n’en crois pas mes yeux.
L’enfant sécha ses larmes, leva la tête et plissa les yeux. Elle vit une chose qui la stupéfia. Le Dragon les survolait.
Il était immense. Il était la magnificence. Tout le ciel lui appartenait. Son corps, long et musclé, ondulait avec grâce. Sur son cou, un adolescent était assis à califourchon. Il fit signe de la main à Amiko et à son compagnon quand il les aperçut, heureux de ne pas être le dernier être humain sur la planète. Il murmura quelques mots au Dragon, et la créature mythique, alors, descendit.
Durant les jours qui suivirent, la caravane ne cessa de voyager. Il fallait trouver la terre. L’humanité ne pouvait pas avoir entièrement disparu sous les eaux…
Le Dragon pêchait des poissons – ils ne mourraient donc pas de faim. Ni de soif : dans tout le barda du garçon, il y avait des bouteilles d’eau que son ange gardien à lui avait pensé à prendre. Mais le protecteur du jeune homme eut beaucoup moins de chance que Mahasiah. Il ne survécut pas à sa disgrâce et disparut sous les flots.
Au bout de quarante jours, le niveau de l’eau baissa. Et les sommets des montagnes reparurent.
Amiko Nagai l’aperçoit de loin : le vieil illuminé hirsute qui, chaque jour, scande inlassablement que la fin du monde sera pour la fin de l’année 2021, année du Buffle. « Pas encore lui, non ! », dit-elle tout bas. « Pas ce paranoïaque… »
Slalomant agilement entre les taxis et les pousse-pousse traditionnels, elle traverse la route pour ne surtout pas croiser la sienne, car il lui fait peur… Si les singes vivant en liberté sur le mont Misen et venant, parfois, se mêler aux hommes dans l’espoir d’une friandise ne lui font pas peur, lui, avec ses longues moustaches, oui… Il lui fait un peu penser au Namazu, ce poisson-chat titanesque qui, selon une vieille légende japonaise, vivrait dans les profondeurs et porterait le pays sur son dos.
C’est avec tristesse, après une nouvelle journée à faire des poches vides, que la pauvre enfant regagne la bicoque abandonnée, délabrée, qui lui sert d’abri. À douze ans et des poussières, on devrait penser aux copines ou à la Switch. Aux garçons, peut-être… Mais quand on se retrouve sans famille, à cause d’un incendie déclenché par des parents inconscients enchaînant les paquets de cigarettes comme les paquets de bonbons, et qu’on s’est enfuie de chez son oncle un peu trop affectueux, « tactile », on n’a plus vraiment les aspirations d’une enfant. Encore moins le regard… Et il faut bien manger. Il faut bien survivre.
Dieu ou pas, Bouddha lui pardonnera sûrement.
Les chaussures ensablées, Amiko pousse la porte cassée, s’allonge sur le vieux futon, puis pose la tête sur le Polochon en peluche ramassé dans une poubelle et qui lui sert, depuis, d’oreiller. Dans un cadre, à côté, elle a mis le dessin d’un enfant qu’elle a fait elle-même. Elle fait comme si c’était la photo de son petit frère, Li, disparu dans les flammes. Tous deux avaient la passion de l’origami et le culte, encore tout récent chez eux, du vieux bonhomme vêtu de rouge et de provenance occidentale… Mais la petite Amiko, après la tragédie, délaissa « l’imposteur ». Qu’est-ce que ça veut dire, Noël, quand ses parents se moquent de tout ? Sinon sortir en pleine nuit et les laisser seuls parce qu’il n’y a plus de cigarettes à la maison.
Amiko n’a jamais vraiment été toute seule, en réalité… Car Amiko a un ami, et cet ami est très précieux. Elle s’est réveillée en sursaut, une nuit, alors qu’un cruel vent glacé, venu tout droit de la mer, soufflait fort, et il était là, juste là, assis paisiblement à l’autre bout du futon, trop dur et trop inconfortable – Amiko n’avait pas encore fugué de chez son oncle.
– Qui es-tu ? demanda l’enfant. Es-tu un guerrier ninja ? Le héros d’un manga ? Tu ressembles au héros d’un manga…
– Le héros d’un manga ? répondit l’homme, amusé par la question. À cause de mes cheveux bleu gris ? Ce n’est pas le cas, non, et je ne suis pas non plus ce que tu appelles un « guerrier ninja ». Moi, petite fille, je suis un ange. (Il déploya les ailes dans son dos pour le prouver.) Un ange du Seigneur. Du Tout-Puissant. Et, tel que tu me vois, là, je descends directement des nuages… Je m’appelle Mahasiah. Je suis l’ange sauveur. Et ton ange gardien.
L’ange ébaucha un sourire, se voulant aussi rassurant que possible. Il possédait un charisme indescriptible et ineffable. L’enfant, pourtant, demeurait bouche bée. Alors, l’être divin accentua l’expression aimable de son visage fort séduisant.
– Des nuages ? Oooh ! fit Amiko en ouvrant de grands yeux, sortant enfin de sa torpeur. Mon petit frère Li et moi, nous faisions souvent des anges en papier, tu sais. Ils étaient magnifiques. Oui, réellement magnifiques… chuchota-t-elle avec une mélancolie douce-amère tout au fond de la voix.
De ses yeux coulèrent quelques larmes…
– Je sais cela, oui. Cela et… beaucoup d’autres choses. Mais je suis là, maintenant, et je vais veiller sur toi. Quoi que tu fasses à l’avenir. Je te le promets.
Amiko et son ange gardien devinrent très proches. Un reste de tristesse la trahissait, quelquefois, quand son regard déviait Dieu sait où, avec des larmes qui perlaient, fugitives. Mais l’ange majestueux, son ange à elle toute seule, réussissait toujours à effacer ces gouttelettes très rapidement. Elle seule était capable de le voir et elle en était très fière. Elle lui confiait tous ses secrets.
Lorsque, la nuit, elle se trouvait au beau pays des rêves, il venait la chercher, dans ce monde astral, et ils partageaient alors d’incroyables aventures aux quatre coins du monde. C’était merveilleux… Car ils étaient ensemble.
Quand elle se retrouva à la rue – son oncle, et pour cause, n’ayant pas signalé sa disparition –, il prit bien soin d’elle. Comme un grand frère l’aurait fait.
Non, elle n’a jamais vraiment été toute seule, Amiko. Elle a le plus précieux des amis qui veille sur elle, et cet ami est un ange gardien. L’être le plus puissant, le plus magnifique de toute la création.
– Mais qu’est-ce donc que cette eau qui s’infiltre sous la porte ? s’interrogea-t-elle. C’est très bizarre.
Amiko fronça les sourcils – car on frappait à la porte… Jamais personne ne frappait à la porte. Elle alla ouvrir, inquiète. Ce n’était que lui, ouf ! Son ami fabuleux.
– Tu apparais comme par magie, d’habitude, lui fit-elle remarquer. (Et un très large sourire se dessina sur son visage.)
Il replia ses grandes ailes blanches, qui irradiaient une lumière trop vive pour les yeux d’un simple être humain, et entra à la hâte, sans répondre, affichant un air mi-effrayé, mi-compatissant. Il posa les deux besaces qu’il transportait, souleva le menton pour se donner une contenance, puis il bomba le torse. Mais la petite fille n’était pas si naïve…
– Il y a quoi dans ces deux gros sacs ? voulut-elle savoir. Mahasiah, qu’est-ce que c’est ? Tu fais une drôle de tête.
– Quoi ? De l’eau. Des bouteilles d’eau. Mais oublie cela pour l’instant. J’ai une terrible nouvelle à t’annoncer, assena-t-il, embarrassé.
– À voir la tête que tu fais, on dirait que c’est la fin du monde, marmonna Amiko.
– Tu es assez grande. Je vais donc aller droit au but… Des mégatsunamis sont prévus sur la moitié de la planète d’ici quelques minutes. C’est extrêmement brutal, je sais bien. Mais c’est ainsi.
– Quoi ? se récria-t-elle. Est-ce que tu es sérieux ? (Elle s’interrompit.) Mais Bouddha, Dieu ou quel que soit Son nom… que fait-Il ? Que fait-Il, mon ange ? Réponds-moi…
– Père ? Il en a ras les baskets, trésor… Il a décidé de tourner Son regard ailleurs dans cet univers… Je crois qu’Il en a plus qu’assez de la politique des êtres humains, de leur folie meurtrière et de leur façon de traiter leurs semblables.
– Mais il y a des innocents, ici ! C’est injuste ! Et toi, tu ne peux rien faire du tout ? Tes pouvoirs sont immenses, non ?
– Des innocents, répéta l’ange à voix basse. Il s’en fout. Des dommages collatéraux, rien de plus. Il ne l’a pas dit en ces termes, mais… Il s’en fout. Quant à moi, je ne suis qu’un ange, Amiko. Je peux guider les êtres humains qui dépendent de moi, je peux exaucer leurs prières, la plupart du temps, mais sauver le monde, non. Cela, je ne le peux pas. Ce n’est pas vraiment dans mes compétences, je suis désolé.
– Combien de temps ? De combien de temps disposons-nous ? demanda l’enfant, réprimant un sanglot.
– Quelques minutes, trésor. Quelques ridicules minutes. Pas davantage.
– J’aimerais pouvoir pleurer, mon ange. Parce que la vie est vraiment… Mais vraiment !!!
– Merdique ? fit-il. Elle l’est. Éclate en sanglots… Tape des pieds, si ça peut t’aider ! C’est ce que je ferais, moi, si je n’étais pas un adulte. Je ne comprends pas Sa décision, Amiko, mais c’est Sa décision. Il ne veut plus accorder de circonstances atténuantes aux hommes. Aujourd’hui, des milliards d’êtres humains vont mourir.
Amiko cacha son visage dans ses petites mains et elle se mit à pleurer, aussi dignement que possible. « Je te demande pardon… », murmura-t-elle. L’ange sentit son cœur se briser en mille morceaux dans sa cage thoracique. Tout doucement, il s’approcha de sa protégée, son trésor, puis il la serra contre lui, tendrement, avec la plus grande affection. De son corps émanait une douce chaleur bienfaisante. Ses yeux étaient pleins de larmes. Elles coulèrent sur ses joues et effleurèrent les commissures de ses lèvres.
C’était peut-être la première fois que l’être divin pleurait.
– Serre-moi très fort, quand la vague va nous pulvériser, s’il te plaît, et…
– Et ?
– Je peux te dire : « Je t’aime » ?
– Oui, tu le peux. Bien sûr, acquiesça l’ange, bouleversé. Cela me plairait beaucoup.
– Je t’aime, Mahasiah… Mon merveilleux ange… Mon ange à moi toute seule. Je t’aime. Je t’aime tellement !
– Je t’aime aussi, ma petite Amiko. Garde bien cela dans ton cœur et dans ta tête. Je t’aime aussi.
Créativité ! Voilà, je crois, le mot qui qualifie le mieux le livre d’Oz et ce n’est pas la couverture qui me démentira.
Mais avant de vous livrer ma chronique, qui mieux que l’auteur pour bien donner le ton de cet ouvrage ?
« Parce qu’il faut savoir prendre son temps pour faire ce que l’on aime et ce qui nous nourrit. Parce que tout ce qui nous entoure est inspirant, si l’on prend la peine de bien regarder. Parce que mon plaisir, c’est aussi susciter une émotion, un sourire. Parce que tout cela, et si peu de choses à la fois. »
« Imagine » c’est un recueil que l’on feuillette à son rythme, curieux de découvrir, à chaque page tournée, une nouvelle illustration où se mêlent avec virtuosité dessin et photo dans une réinterprétation imaginaire et amusante de situations ou de personnages ‒ bien connus, pour certains ‒.
Et pour nous entraîner définitivement dans son petit monde, l’auteur accompagne ses montages de titres évocateurs, frontispices à des textes parfois poétiques, souvent humoristiques.
Ainsi nous découvrons, parmi bien d’autres, une Geisha al dente, un Drôle de zèbre, La fille au maillot de bain à la glace à la pistache, ou encore L’histoire assaisonnée qui reste une de mes préférées.
Imagine c’est redécouvrir le banal dans une mise en scène pleine d’originalité. C’est aussi une centaine de pages où s’immerger dans l’art du médium mixte, pour s’amuser des trouvailles d’un auteur qui n’hésite pas à faire feu de tout bois !
Un recueil de nouvelles sans fil conducteur sinon… la noirceur, mais également avec un point commun qu’on ne peut ignorer : l’atmosphère y est toujours décrite avec un rendu cinématographique.
Le cachalot, c’est Orson Welles qui y mettrait du sien. « C’était une caricature d’être dont la physionomie inspirait, si pas la pitié, le dégoût le plus profond. Une sorte de bonhomme de neige réalisé par un enfant fiévreux. L’individu portait des vêtements élégants quoique passés de mode, et tenait à chaque main une canne de métal l’empêchant de verser. ».
Le taximan sans illusions de Los Angeles, qui charge un étrange client vêtu d’un long manteau d’alpaga sous 20 degrés, et des lunettes solaires… il nous projette dans l’ambiance des taximen auquel le grand écran nous a habitués, la nuit, la lassitude, les traits fatigués, l’œil aux aguets dans le rétroviseur…
Des nouvelles que l’on déroule pour y trouver plusieurs désespoirs lents, exprimés avec la cruauté inutile envers soi ou vers l’autre, comme dans les bons vieux polars des années 50 et 60, où des femmes en combinaison soyeuse, cigarette au bec et lèvres de vampires, souffrent en faisant souffrir, où des hommes boivent et croient aimer. La violence est parfois une simple réaction naturelle, rien de personnel, il faut juste s’en sortir.
Et de ces nouvelles, on en sort un peu groggy, on revient de loin, d’une salle obscure soudain éclairée à nouveau, désenvoûtés.
On nous appelait les Starsky & Hutch du bâtiment A, Tony et moi. Nous avions sympathisé dès le premier jour de mon admission au centre et nous ne nous étions plus quittés depuis. Ce jour-là, j’étais arrivé complètement soûl, afin de marquer le coup avant le grand plongeon dans l’abstinence. J’étais parti déjeuner dans un grand restaurant pour fêter ça et j’avais commandé quelques grands crus. À la fin du repas, je m’étais également attardé sur la bouteille de Grand Marnier. Bref, lorsque j’avais débarqué dans la salle commune pour les présentations d’usage, mon état d’ébriété avait attiré l’attention de Tony et il avait tout de suite demandé au psychiatre en chef s’il pouvait me parrainer.
Rédemption
Je suis assis dans les vestiaires d’une usine désaffectée, mais j’ai la sensation d’être de retour en prison. Même crépi fissuré, même ampoule à faible intensité protégées par une grille et même tuyaux de douche couverts de rouille. Les parois sont tellement minces que j’entends les clameurs du public. Le spectacle doit valoir le coup pour engendrer autant de ferveur. Le sang doit couler en abondance encore une fois.