Estelle SCIORTINO est née en 1979, et vit actuellement en Vendée, département cher à son cœur. Les cris muets, son premier recueil, regroupe différents textes parus dans des revues françaises, consacrées à la poésie. En 2019, elle obtient le 1er prix de l'Académie littéraire et poétique de Provence. Elle est également « coup de cœur » du Grand Prix Poésie RATP 2024, présidé par Amélie Nothomb.
Résumé :
Dans ce recueil de poésies, à fleur de peau, l'auteur joue avec la sonorité des mots, leur secours, et cherche à partager son regard sur le monde qui l'entoure. Des textes écorchés aux chutes percutantes.
Il était une fois, dans un royaume fort lointain, une princesse bête comme ses pieds. Du moins était-ce son avis car, pensait-elle, si elle avait été savante peut-être ne se serait-elle pas perdue en explorant le château familial, peut-être ne se serait-elle pas piqué le doigt sur un machin pointu et peut-être, enfin, ne serait-elle pas bêtement couchée sur son lit dans sa robe de soie, les cheveux élégamment disposés sur un coussin de dentelle, le teint pâle et la bouche en cul de poule, tandis qu’elle était plongée dans un profond ennui.
Bien sûr, la sorcière avait sa part de responsabilité dans l’affaire. Pourtant, lorsqu’elle était enfant, la petite vieille s’était montré gentille avec elle, lui apprenant des choses amusantes, bien qu’inutiles d’après certains, comme son alphabet, ou lui offrant des cadeaux, dont un livre ! Depuis son lit, la jeune fille dut convenir que la décision de son père de chasser cette petite vieille du royaume n’avait pas été des plus judicieuses, d’autant plus qu’elle n’avait pas très bien compris pourquoi ces deux-là s’étaient disputés…
Levant les yeux au ciel, elle songea à ses débuts dans son rôle de semi-gisant et à ses premières inquiétudes, celles qui avaient conduit à cette première question : à quoi ressemblerait le prince qui viendrait la délivrer d’un baiser ? Quelques temps plus tard, cette pensée avait déjà beaucoup perdu de son charme, d’autant plus que découvrir le nom du mignon petit oiseau qui chantait tous les matins sur le rebord de sa fenêtre, lui paraissait bien plus intéressant. Ce même pioupiou qui avait attiré son regard vers un rideau si long qu’il bouillonnait au sol, les ombres de ses plis suggérant un dragon. La petite vieille lui racontait souvent des histoires à propos du fabuleux animal et l’envie d’en découvrir de nouvelles la titillait fortement… tout comme obtenir des explications à ses pourquoi ceci et pourquoi cela, induits par son inactivité forcée.
Devant ce besoin de savoir, et excédée par ce prince inutile qui n’en finissait plus de se faire attendre, elle émit un jour le souhait d’obtenir des réponses à ses nombreuses questions. Sitôt la pensée formulée, apparut un double spectral de la petite demoiselle, qui s’en alla parcourir, tel un fantôme, les couloirs d’un château encombré par ses habitants, ankylosés dans une minérale torpeur.
Sans hésiter le dopplegänger flotta jusqu’à la bibliothèque royale. L’endroit ne lui était pas inconnu puisque son double physique y était déjà venu ; une fois ; il y a longtemps. Quand son royal papounet, invité à découvrir les nouvelles acquisitions du bibliothécaire en chef, avait refusé de l’emmener et qu’elle s’y était faufilée en douce. La punition qui avait suivi, bien que sévère, n’avait pu éclipser l’intérêt qu’avait éveillé cette visite éclair.
La princesse spectrale se laissa dériver le long des étagères poussiéreuses, lorgnant les livres jusqu’à en trouver un recelant des noms d’oiseaux. Elle voulait connaître le nom de son petit piaf mélomane et ce n’était pas des considérations, somme toute triviales, comme son manque de pratique en matière de lecture, qui allaient la distraire de sa soif de connaissances. Elle avait le temps d’apprendre et elle le prendrait !
Si les débuts furent un peu ardus, rapidement, sa lecture devint fluide et si elle ne comprit pas toujours tout ce qu’elle lisait, elle en saisit, malgré tout, l’essentiel. Au fil du temps, de ses lectures et de ses progrès, elle découvrit que le monde était bien plus vaste que la salle du trône et que ses pieds, finalement, étaient moins bêtes qu’ils n’en avaient l’air. Enfin, un matin, le double disparut. Aussitôt, emplie de toute la sagesse du royaume, la princesse s’éveilla, annulant par là même le sortilège qui engourdissait le château.
La vie reprit, bien plus intéressante n’en déplaise à papounet.
Puis, un jour, survint enfin le prince qui, non content d’arriver en retard, décréta que contrairement à sa tournure, l’esprit de la belle ne lui plaisait guère. Fort amusée, la demoiselle reconduisit le déçu vers la sortie et s’en alla prendre le thé chez sa vieille amie la sorcière.
Il était un foin (ceci est un conte écologique donc ça commence par il était un foin) dans une contrée proche de la forêt bip bip (le nom de cette forêt est encore un secret en ce début d’histoire) une poignée d’humanoïdes ressemblant comme deux gouttes d’eau à des playmobils. Cependant, ce n’étaient pas des playmobils. À cause des deux gouttes d’eau tout d’abord et ensuite parce que ces créatures auraient intégré ce qu’on appelle une conscience. Mais oui, mais oui .., tout arrive dans les contes, surtout les écologiques. Toute la journée, ces Youplaboums (désolée, je n’ai trouvé que ce mot prospère et chevaleresque pour nommer mes créatures) rigolaient comme des baleines et se marraient pour un rien (mais alors là, vraiment un rien) lorsqu’ils divaguaient (pour éviter le verbe vaquer qui m’emmerde depuis toujours) à la chasse aux pipallons, à la pêche aux druides et à la cueillette aux pichamgrognons. J’arrête les parenthèses, ça m’emmerde aussi. Les Youplaboums se cracottaient parfois entre eux car ils étaient contregenrés et nonbinarisés, une chance de plus pour eux. Tout baignait gravos jusqu’au jour où un Youplaboum se ballotant dans la forêt bip bip écarquilla ses ouilles et resta biche baille. Là, à quelques mitres de lui, des pichamgrognons hurlaient de crève-cœur. Kwè ? demanda le Youplaboum ? On nous arrache nos arbres ! mycosirent les pichamgrognons, tous pour un et un pour tous, en chœur donc. Et kwè ? poursuivit le Youplaboum qui voulait ramener sa quête à toute berzingue (cette expression me plie en deux). Oui, je suis une menteuse, j’ai redessiné une parenthèse. Alors le plus chapeauté des pichamgrognons expliquationna en sifflotant ces trémolos : « Les zigues du castel d’à côté se la pètent, ils déracinent nos arbres et les transportent dans les souterrains du castel. Ceci est la districte vérité ! » Et kwè ? s’enkysta de nouveau le Youplaboum. Le plus chapeauté des pichamgrognons aligna ces mots : « Alors harnachés de nos herbes folles nous les avons épitationné pendant des plombes. Ces zigues décorçaient nos arbres, émulsionnaient les morceaux, leur foutaient des torgnoles jusqu’à ce qu’ils se transforment en lamelles gluantes et dégueulasses. Ensuite le Saignant du castel passe-murailla et magitionna les lamelles. Il se cloisonna et puis turlucotta ses zigues. Alors là, depuis une touraille du castel, il tripota les lamelles d’avant en arrière. Et carabistouilla, carabistouilla, carabistouilla pendant des messes. Le Saignant du castel appella ça lire » Lire ? requiema le Youplaboum abasourdi par toutes ces croquignoleries. Et ses lamelles, le Saignant appella ça des livres. Livres ? requiema double le Youplaboum rerabasourdi. Massacrationner nos arbres, tout ça pour lire ! Et lire … c’est kwè, lire ? Lire !
Le Youplaboum suça son pouce et cogita au plus haut de son maximum. Il culbuta jusqu’aux autres Youplaboums et ribouldingua tout ça. Kidnappons le Saignant du castel ! éjecta un Youplaboum récalcitré. Émulsionner nos écorces, c’est pompeux ! éjacula un autre. Basta ! s’éveilla le plus minus des Youplaboums. Dans deux cent trente-deux demi-lunes, il y aura, au turban d’une enfilade, des écrans désoleillés avec des lettres dessus éparpillées dans tous les sens. Cela s’appellera des mots, des phrases, et puis des histoires. Et abracadabran, les livres numér-riques magiqueront. Non ! s’esclaffouillirent les Youplaboums. Ben si ! souligna le plus minus d’entre eux. Alors, surgissa-t-il, épions nos arbres, cela vitessera plus vite l’arrivée du numér-rique et ces soi-disant écrans d’enfumés. Et, d’ici là-bas, apprenons l’alpha-bêta entre les cueillettes de pichamgrognons et les chasses aux pipallons ! Réveillationnez-vous les Youplaboums, et levez-vous debout pour narrationner cette historiette à roupiller couché !
Depuis ce jour-là, les Youplaboums se transformèrent en créatures genrées et binarisées.
Et le nom de cette forêt bip bip ? demanderons les plus attentifs d’entre fous. Alors là, faudra attendre la fin de cette histoire, réponds-je. Gloups.
Je galopai parmi les fougères sans me retourner. Franchement, je n’avais pas envie de voir de plus près le grand type en peau de bête qui me poursuivait un tibia à la main. Le sous-bois touffu était une vraie plaie pour qui devait s’y déplacer rapidement et je fus soulagée lorsque je reconnu le bosquet où m’attendait Lec. Sa coque aux rivets rutilants, masquée sous un bouclier d’invisibilité, se révéla à mon approche. La porte s’ouvrit et l’intérieur s’illumina.
‒ Comment s’est passée la visite ? demanda une voix désincarnée.
‒ Très intéressante. La préhistoire n’est pas de tout repos, mais elle a son charme, répondis-je en observant sur l’écran principal mon poursuivant s’arrêter, ébahi par ma soudaine disparition.
‒ Quelle est la prochaine destination ?
‒ Il semblerait qu’il se passe des choses intéressantes au royaume de Moab.
‒ Destination enregistrée.
Toujours aussi efficace Lec m’emmena rapidement sur les lieux où j’assistai à de nombreux drames.
‒ Non de…
Je fermai mon clapet. Ce n’était vraiment pas le moment de blasphémer alors que je m’attardais dans un monde où les dieux se divertissaient du malheur des hommes soumis aux malices du destin.
À mon retour, j’informai Lec de ma soudaine envie de visiter l’Angleterre d’un vingtième siècle naissant et il me déposa dans un dix-neuvième mourant où je me faufilai pour assister à une farandole d’évènements qui m’embarquèrent, finalement, à bord d’un paquebot dont le nom rimait avec panique. Loin de me rebuter, l’expérience me donna envie de visiter des lieux bien plus dangereux encore et quand Lec m’annonça la découverte de nouveaux mondes extérieurs, je trépignai d’impatience. En attendant, je me contentai de flâner dans quelque jardin aux senteurs de rose en songeant avec nostalgie aux mondes extérieurs visités dans mon enfance.
Mais l’enfance était loin et Lec me réservait tout autre chose…
Au cours de mes pérégrinations je dus garer mes fesses pour éviter sortilèges, coups d’épées, et attaques d’esprits puissants, qui cherchaient à m’entraîner dans des combats épiques parmi des paysages grandioses, d’inquiétants châteaux et de sombres forêts. Je dus louvoyer dans l’espace, parmi les mailles fines d’un univers aussi froid que sa politique, crapahuter sur des mondes étranges, face à de nouvelles espèces, et vagabonder sur des mondes tout en ombre et lumière. J’en abandonnai quelques uns ‒ très peu ‒ trop ennuyeux pour ma soif d’aventure et m’attardai sur le plus farfelu. J’en évitai d’autres aussi, ennuyée par les ahurissantes considérations pseudo-psychanalytiques de l’autorité me les ayant imposés, pour me replonger avec bonheur dans les mondes qui me plaisaient.
Jusqu’à cette pause ; involontaire et mélancolique.
Le temps passa, puis Lec m’attira à nouveau, m’appâtant avec ses mystères tout en dissimulant les secrets complexes qu’il gardait en son sein, comme un trésor à découvrir. Pour dissiper ma tristesse il ouvrit la porte sur de nouveaux mondes d’aventures palpitantes. Dans son sillage s’illuminèrent le Japon moderne et la Chine ancestrale, se découvrirent les noirs secrets de l’Angleterre du moyen-âge, s’esclaffa la France du dix-huitième, frémit celle du dix-neuvième, se démontèrent les arcanes du vingtième et se dévoilèrent des mondes inconnus jusqu’alors. Un sillage qui donna un sens à ce qui en avait peu, ou pas, ranimant une flamme en veille.
Lectio, la magicienne du voyage. S’en servir n’est pas difficile pour qui sait s’y prendre. Ouvrir, tourner… commence alors une traversée du temps, de l’espace, de l’imaginaire.
Je ne sais plus quand j’ai attrapé cette maladie : j’achète des livres sans arrêt ! Je les entasse dans ma bibliothèque et je les oublie pendant des mois voire des années.
De temps en temps, j’en sors un de son rayonnage et je le lis. En fait, je m’adonne à cet acte solitaire tous les jours, mais ma pile de livres à lire est tellement impressionnante que jamais elle ne diminue. Il ne se passe pas une semaine où un livre ou deux viennent rejoindre la pile déjà chancelante de bouquins en attente de lecture. Comme j’en achète plus que ce que je peux lire sur une semaine, les derniers arrivés ne trouvent plus de place dans les rayonnages et sont rangés en piles au-dessus du meuble, prêts à atteindre le plafond.
Il m’arrive de sortir un roman de son emplacement et de me demander ce qu’il faisait là. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir acheté ou de l’avoir reçu en cadeau. Parfois, le bouquin ne fait même pas partie de mon genre de prédilection.
Ces derniers temps, cela m’est arrivé plusieurs fois. J’en ai parlé à ma femme qui m’a répété, une fois de plus, qu’elle n’y était pour rien ! Il ne lui viendrait pas à l’idée de m’acheter un livre alors que je n’arriverai jamais à lire tous ceux que j’ai en stock !
J’ai donc décidé d’en avoir le cœur net. Pas de femme de ménage chez moi qui me ferait une surprise, pas de copains en vacances à la maison, pas d’enfants de retour au bercail ; il devait se passer quelque chose d’extraordinaire.
Une nuit, j’ai décidé, au grand dam de ma femme, de dormir dans l’ancienne chambre de mon fils, pièce que j’ai transformée, dès son départ de la maison, en bibliothèque. J’ai placé un matelas par terre et je me suis couché après avoir branché une petite veilleuse qui me permettait de voir des ombres.
J’ai fini par m’assoupir. Dans mon sommeil, j’ai cru entendre un bruit qui m’a réveillé. Les yeux encore à moitié fermés, j’ai aperçu un petit bonhomme haut comme trop pommes qui s’enfuyait. Je me suis levé précipitamment ; j’ai failli tomber en me prenant un pied dans la carpette et je suis arrivé trop tard sur le palier. Le petit être avait disparu ! Par où était-il passé ? Aucune porte n’était ouverte ; les volets étaient fermés empêchant tout intrus de rentrer dans la maison, mais aussi d’en sortir. J’ai cru avoir rêvé.
J’ai allumé le plafonnier et je me suis recouché sur le matelas. Tout à coup, mon œil a été attiré par un livre à la couverture rouge. J’étais sûr qu’il n’était pas là quelques minutes plus tôt ! Je me suis relevé ; j’ai pris le bouquin et j’ai lu le titre « Le seigneur des anneaux, l’intégrale ». Je n’ai jamais lu Tolkien contrairement à mon fils. J’ai donc pensé que ce livre était un oubli de sa part et que je ne l’avais jamais remarqué perdu au milieu de centaines d’autres bouquins.
Le lendemain, j’ai fâché très fort mon épouse en me recouchant dans la bibliothèque. Cette fois, j’ai gardé les yeux ouverts plus longtemps et j’ai nettement vu un petit être, un lutin sans doute, déposer sur une étagère un livre à la couverture noire. Ebahi, je n’ai pas osé bouger avant qu’il ne disparaisse de ma vue. Je me suis ensuite levé pour prendre ce fameux bouquin intitulé « Depuis l’au-delà » de Bernard Werber. De cet auteur, j’ai lu « Les fourmis », un livre que je n’ai pas aimé du tout et donc, il n’était pas possible que j’aie eu une hallucination et que j’aie, moi-même acheté ce bouquin !
Ce phénomène s’est reproduit plusieurs nuits de suite. J’ai tenté d’appréhender mon farfadet libraire, mais jamais je n’ai réussi à attraper ne fut-ce que le bout de son chapeau.
Aujourd’hui encore, ma femme pense que je délire, mais je suis la preuve vivante que les contes à dormir debout, ça existe !
On raconte que jadis le prince héritier d'un petit royaume prospère était un jeune homme qui refusait de consacrer la majorité de son temps de loisirs à autre chose qu'à la lecture.
"Fils, ne te contente pas d'être présent lors des mariages, funérailles, fête nationale, cérémonies annuelles et traditionnelles. Consacre du temps à faire davantage de sport, à m'assister lors d'inaugurations, à nous accompagner ta mère et moi lors de concerts et de spectacles, à participer davantage à des bals et des festins. Tu y côtoieras de jolies princesses, tu pourras y rencontrer celle qui sera ta bien-aimée", conseilla le roi.
"Père, tout ce qu'il est bon de savoir pour réussir sa vie n'est-il pas contenu dans les livres ? Je veux donc d'abord lire ce qui se trouve dans votre remarquable bibliothèque avant de me consacrer à d'autres choses moins essentielles selon moi", répondit le prince.
Le prince lisait, tout ce qui lui tombait sous la main et l'on sait que des livres il y en avait tant et plus dans le palais royal. Il avait donc du pain sur la planche ! Il ne lisait pas que des ouvrages d'histoire, de sciences, de philosophie, non il lisait aussi des romans de peu de valeur ou des livres de cuisine. "Chaque auteur écrit pour être lu", justifiait-il lorsqu'on l'interpellait.
Printemps, été, automne, hiver, printemps, été, automne, hiver,… Les saisons passaient. Le prince vieillissait, il n'avait toujours pas trouvé son âme sœur. Son jeune frère et ses deux jeunes sœurs s'étaient mariés, avaient une progéniture, mais cela n'empêchait pas le roi de s'inquiéter, les ministres et d'humbles citoyens de s'inquiéter aussi, car le prince ne modifiait en rien ses habitudes.
Le prince allait atteindre ses trente-neuf ans lorsque la reine suggéra à son époux de créer un prix littéraire ouvert uniquement à des jeunes femmes célibataires triées sur le volet, compatriotes érudites et nobles ainsi que princesses étrangères. Des manuscrits affluèrent. Il y avait parmi eux des manuscrits de plusieurs centaines de pages, quasiment aussi épais que la Bible. Le prince les lut tous. Bien qu'il avait été annoncé qu'un jury constitué des plus renommés écrivains du royaume attribuerait le prix après une longue concertation, ce fut le prince qui décréta que la plume d'or serait attribuée à l'ouvrage "Les sagesses du cœur", écrite par une jeune demoiselle qui ne se plaisait elle aussi qu'à lire et qui vivait dans une région champêtre du pays. C'était une œuvre poétique d'une petite centaine de pages agrémentée de pastels délicats. La jeune fille avait une voix douce et se fit un plaisir de lire son œuvre au prince.
Le prince fut conquis. Il l'épousa quand il célébra ses quarante ans, mais il renonça à assurer la succession de son père. Son jeune frère devint ainsi prince héritier et tout le monde dans le pays applaudit, dit-on, en prenant connaissance de sa décision.
« Dépêchez-vous, les garçons ! cria mère. Je vais bientôt servir la soupe ! »
Je m’éloignai de la maison à grands pas. Tournant la tête de gauche à droite, j’ordonnai à Camille de sortir de sa cachette. Finalement, je l’aperçus, armé d’un bâton à la main. Il se battait contre des ennemis imaginaires, là où je l’avais trouvé quand je revins de la forêt, un peu plus tôt. Je soupirai, soulagé.
Tout à coup, un animal me projeta à terre, à plusieurs mètres de là. Ma tête heurta une grosse pierre, et je sentis ma chevelure s’humecter de sang. Camille poussa un hurlement de terreur. Je pensai évidemment à un nouveau loup-garou…
« Enfuis-toi, Camille ! m’époumonai-je à demi dans les vapes. Cours !!! »
J’essayai de me remettre debout, m’imaginant pouvoir le sauver, mais mes jambes refusaient de me porter. Qui plus est, le sang coulant sur mes paupières et jusque dans mes yeux me rendait quasi aveugle. Camille hurlait… J’étais en pleurs, maudissant toute mon impuissance en tant qu’être humain. Un fragile tas d’os à peine correctement mis en place. Un puzzle d’organes, de vaisseaux et de liquides.
Pourquoi le sort s’acharnait-il ainsi ? Pourquoi aujourd’hui ? « Pas mon petit frère… » murmurai-je. Je me mis à penser à notre pauvre mère qui devait être en train de servir la soupe. Cette nouvelle tragédie, cette fois, allait la tuer… Je me mis à sangloter comme un enfant. Camille hurlait toujours. Le monstre devait jouer avec lui. « Mon Dieu, ayez pitié ! » l’implorai-je. Mais Dieu n’était pas là… Il n’avait pas fait la paix avec moi… Il n’avait fait que se montrer cruel, monstrueusement, en me faisant croire que l’harmonie allait revenir chez les Delecroix. Il jouait avec moi. Il jouait avec moi comme les dieux de l’Olympe jouaient avec cet Ulysse aux mille ruses.
Finalement, je réussis à me mettre sur les genoux et, d’une main, je pus essuyer mon visage barbouillé de sang et de larmes. Une peur panique me transperça tout le ventre, et j’entrevis la douleur des crucifiés.
Quel était ce monstre !?! Ce n’était pas un loup, et encore moins un loup-garou. Comment la Nature avait-elle pu engendrer pareille abomination ? Cette créature avait une taille impressionnante : trois bons mètres de longueur et un peu plus d’un mètre au garrot. Sa tête était énorme, faisant bel et bien penser à celle d’un loup, mais sa gueule, qui semblait pouvoir s’ouvrir démesurément, dévoilait une mâchoire digne de celle d’un grand requin blanc, avec des dents longues de dix centimètres. Son pelage était roussâtre avec une raie noire sur l’échine. Et ses yeux ! Ils étaient noirs, ridiculement petits et froids. Leur plissement cruel, seul, traduisait une malice non feinte. Je ne connaissais pas ce mot, à l’époque, mais j’aurais volontiers parlé d’un animal ‘‘hybride’’. Jamais, dans mes pires cauchemars, je n’avais vu pareille créature. Cette chose ne pouvait décemment pas exister !
Alors, peut-être étais-je toujours dans la forêt, bien plus tôt dans l’après-midi, et endormi à l’ombre d’un arbre ? Mais non, cette chose était bien là, sous mes yeux, et me fixait avec méchanceté… Pire ! Elle ricanait…
Camille essayait de ramper dans ma direction, suivi de près par cette chimère. Je ne l’entendis pas, mais je compris très bien ce que sa bouche murmurait : « Sauve-moi ! » Nous allions mourir tous les deux, c’était inévitable. Pourtant, malgré ma terreur et mon cœur brisé, je réussis à me remettre debout, pour l’amour de mon frère, pour ne pas mourir avec le sentiment d’avoir capitulé. La Bête me considéra de façon étrange. Hésitait-elle ? Bien campé sur mes jambes, qui étaient pourtant flagada, je fis signe à la créature de venir sur moi. Ce n’était pas de l’héroïsme… Je choisis simplement de mourir le premier.
« Viens ici, saloperie… marmottai-je haineusement. Je parie que tu as dévoré nos pauvres chiens… »
Le monstre se mit à grogner, se préparant à passer à l’attaque…
« ALLEZ, SALE BÊTE ! » vociférai-je.
Nous étions séparés d’une dizaine de mètres à peine. Tremblant de tous mes membres, je fis un pas en avant. J’écartai les bras, levai le menton et fermai les yeux. « Adieu, mon frère… » murmurai-je.
J’attendis… Timidement, j’ouvris un œil. J’étais toujours entier… La Bête n’avait pas bougé d’un pouce. Elle me toisait. Je soupçonnai une intelligence ‘‘cruelle’’.
Soudain, elle bondit sur mon frère, lequel poussa un ultime et pathétique piaillement. Elle lui arracha la tête d’un seul coup et l’engloutit sous mes yeux. Je fus comme transpercé par une lame. Je ne pus ni crier, ni pleurer, ni bouger. Camille était mort. De façon affreuse et rapide.
Émergeant de ma torpeur, réclamant vengeance, je menaçai la Bête, qui me chargea, déchirant mon ventre d’un puissant coup de patte. Je tombai sur le dos, tout engourdi, pensant à mon frère, à notre pauvre mère qui ne saurait jamais rien de l’épouvantable vérité. C’était la fin.
Redressant légèrement la tête, grimaçant horriblement, je vis mes intestins déborder. « C’est donc ça que nous sommes : de la viande !?! »
Il faisait nuit, l’astre solaire avait quitté le pays, et la Bête tournait autour de moi.
Si, jusqu’ici tétanisé, j’avais ignoré la douleur, je me mis enfin à hurler, de toutes mes forces et de plus en plus fort, à m’en exploser les cordes vocales. Comme pour me punir, le monstre régurgita la tête de Camille et des morceaux de nos chiens à côté de moi… Je tournai la tête et vomis.
La Bête m’attrapa par un mollet et se mit à courir. Elle m’entraîna, je crois, jusque dans la forêt de Mercoire, m’emmenant loin de maman Justine, de notre maison et de Marvejols. Je ne sentais plus rien. Ni les pierres, qui me déchiraient le crâne, ni les racines, qui me labouraient le dos. « Camille… Maman… » murmurai-je quand la Bête daigna finalement s’arrêter. Je ne pouvais plus bouger. Je ne ressentais même plus la douleur de mon ventre ouvert. Pourquoi n’étais-je pas encore mort !?!
Regarder ce monstre aller et venir, silencieux, me rendait fou. C’était peut-être son but, d’ailleurs. Chaque prédateur a son propre mode opératoire. Plusieurs fois, il vint se pencher sur mon ventre pour me renifler, me laissant espérer la fin de mon agonie. Mais non, il jouait… C’était flagrant. Ou voulait-il peut-être manger quelque chose de déjà mort ?
« Qu’est-ce que tu peux bien être ? D’où viens-tu, créature du Diable ? » marmonnai-je.
Mais un cri de douleur m’arracha à ces questions inutiles. Il ne me restait que quelques secondes à vivre. Quelques minutes, tout au plus… J’étais tellement désolé pour notre mère. Elle devait nous chercher partout.
Quand je me souvins que la Bête avait laissé mon frère et nos chiens en morceaux sur le chemin, j’éprouvai une souffrance bien pire que celle occasionnée par mes intestins à l’air. Maman Justine allait être confrontée à ce spectacle monstrueux, toute seule, et je n’y pouvais strictement rien. Elle allait devenir complètement folle.
Mais tout s’embrouillait, à présent, et les lourdes portes de la mémoire claquaient fort dans mon cerveau. Quels étaient ces prénoms qui vagabondaient dans mon esprit qui s’embrumait ? Justine, Camille… Chloé, Théo… Ces personnes représentaient-elles quelque chose pour moi ? Tout se mélangeait… J’avais même oublié la créature qui salivait au-dessus de mon visage.
Contre toute attente, la Bête poussa un hurlement et s’enfuit.
Patrick Beaucamps est né en 1976 à Tournai (Belgique).
Il a grandi dans un milieu modeste et exercé plusieurs métiers : ouvrier imprimeur, magasinier, employé de vidéoclub, cheminot, bibliothécaire.
Auteur d’histoires courtes et de poèmes, il explore l’écriture à partir du quotidien.
Publications
Le Bruit du Silence (poèmes), Éd. Chloé des Lys, 2003
200 ASA (nouvelles), Éd. Chloé des Lys, 2005
Brasero (nouvelles), Éd. Chloé des Lys, 2014
En chemin jusqu’ici (poèmes), Éd. Chloé des Lys, 2018
Aube et Crépuscule (nouvelles), Éd. Chloé des Lys, 2021
Entre rivière et forêt (nouvelles), Éd. Chloé des Lys, 2024
Collaboration à diverses revues
Le Journal des poètes
Microbes
L’Autobus
Traversées
Traction-brabant
Les Cahiers de la rue Ventura
17 Secondes
Filigranes
Journal de mes paysages
Incertain Regard
AaOo
Poésie première
Lélixire
La Feuillue automnale
Les Hommes sans Épaules
Libelle
Les Hésitations d’une Mouche
À l’Index
Catarrhe
Le Traversier
Verso
Comme en poésie
N47
Rue Saint Ambroise
Harfang Le Cafard hérétique L’encrier renversé
Entre rivière et forêt : Extraits
Juste être un homme
Le taxi qui ramène Franck de l’hôpital ne devrait plus tarder. Je vois les gosses des voisins qui rentrent de l’école. Ils abandonnent leur sac à dos dans l’allée et courent en direction du jardin. Une histoire d’île maudite et de trésor caché apparemment. Pour ma part, Peter Pan est rarement venu me voir. Tous mes pseudo-beaux-pères finissaient par le foutre dehors lorsqu’il tentait le coup. Tous… sauf Franck. Sa relation avec ma mère n’a duré qu’un an environ, mais c’est la seule période de mon enfance durant laquelle je n’étais pas constamment sur mes gardes et où Je pouvais laisser libre cours à mon insouciance.
Cheveux blancs
Le chantier sur lequel je travaille depuis six mois est terminé. Je crois sincèrement que cette séparation forcée aura été bénéfique pour ma femme et moi, qu’elle va nous permettre à tous les deux de ne plus tenir compte de ce qui a été dit ou fait auparavant et que nous allons pouvoir repartir sur de nouvelles bases. Je reprends la route ce soir et décide de me faire couper les cheveux afin d’être à mon avantage pour mon retour au pays. J’entre dans le salon et constate qu’il n’y a qu’un seul homme avant moi. Le coiffeur me salue et m’indique le coin où je peux patienter un moment. Je traverse la pièce tandis que leur conversation reprend.