L’auteur est né en Wallonie picarde. Après des études en philologie romane, il enseigne le français puis dirige un Centre de Formation; il est amené à effectuer de nombreuses missions pédagogiques en Europe. Parallèlement, il est bénévole dans un club sportif avant de devenir un des dirigeants nationaux de ce sport, fonction qu’il devra abandonner pour ses périples européens. Retraité, il peut enfin se consacrer au plaisir de l’écriture. Il signe ici son premier roman.
Résumé :
Julien Lescure est journaliste à « Résistance ». Il a « couvert » le tremblement de terre de Haïti en 2021 et y est retourné un an plus tard pour enquêter sur l’utilisation des fonds octroyés par la communauté internationale pour la reconstruction du pays. Il dérangeait et on lui a « conseillé » de rentrer en France.
Il est bien décidé à poursuivre son reportage sur la situation désastreuse du pays. Son enquête bascule alors fortuitement vers une vaste escroquerie internationale d’exportation de riz camarguais vers … Haïti. Il est aidé par Maria, une métisse haïtienne et Camille, une employée du Journal. Ses recherches risquent d’aboutir, mais sa vie est en danger.
Julien peut malgré tout reprendre son reportage sur Haïti, cette fois dans le cadre de la partie française d’une enquête mondiale sur les rétributions exigées par les anciennes colonies. Son point de départ sera les 21 milliards réclamés à la France par le Président Aristide en 2024.
Bravo à tous les auteurs et merci pour votre participation !
Suite au petit problème de votes, j'ai entendu les réclamations et je n'ai retenu QUE les votants inscrits au blog. Dans l'absolu, je comprends la démarche des auteurs 'lambda' qui souhaitent voir leur texte plébiscité et publié parce que beaucoup de blogs acceptent le jeu des "appels à votes".
Pour l'auteur en question, sa famille a simplement découvert pour la première fois son texte et s'est enthousiasmée. La mienne en aurait fait sans doute tout autant et je me serais fait taper sur les doigts... N'oublions pas que CDL est une grande famille aussi !
Je rappelle, par ailleurs, que ce blog est ouvert aux 'non-CDL', journalistes, libraires, chroniqueurs, auteurs, lecteurs, curieux parce que notre blog est avant tout une VITRINE : il a été créé pour nous donner de la VISIBILITE !
J'aurais dû mettre des limites pour contenter tout le monde et c'est ce que je ferai pour les prochains concours : ne pourrons voter que les abonnés au blog et pour le vérifier, tous les votants devront obligatoirement remplir la case "e-mail" avec le mail utilisé lors de l'abonnement pour que leur vote soit pris en compte.
Les textes ayant obtenus le plus de voix sont donc, ex aequo, avec deux voix chacun, les n°2, 4 et 6...
Ce texte 12 est le dernier du concours ! Relisez et votez sur les commentaires de ce post.
Vous avez jusqu'à ce soir, 20h, pour donner votre avis et permettre à un ou plusieurs auteurs de voir son texte publié dans le prochain hors-série qui saluera les 25 ans des Editions Chloé des Lys !
Résultats demain !
Le puits aux souhaits
« Throw me a penny and I'll make you a dream
You find that life's not always what it seems, no no »
Black Sabbath, « Wishing Well »
Gwen était un garçon calme et posé. Timide, ajoutait-on parfois, d’un ton un peu condescendant. À douze ans, il n’avait que peu d’amis. Le manoir familial qui se dressait, austère, à l’écart des autres maisons du village, n’aidait pas beaucoup à son intégration. Que ce soit à la maison ou à l’école, il était le plus souvent seul. On le qualifiait volontiers de chétif. N’aimant ni l’agitation, ni les jeux de ballon tant prisés de ses camarades, il préférait de loin promener sa tignasse blonde et ses pâles yeux bleus rêveurs entre les hautes étagères de la riche bibliothèque de sa demeure, remplie de rayonnages croulant sous les livres innombrables, parmi les odeurs de papier jauni, de cuir tanné, d’encre et de vélin. Mais il ignorait que cette petite manie qu’il croyait tout à fait innocente lui jouerait un jour un tour bien funeste...
Un soir, juste après le dîner, ayant rejoint comme à l’accoutumée sa pièce préférée du château, il tira d’un rayon un mince volume auquel il n’avait jusque alors jamais prêté attention. C’était un livre d’apparence tout à fait ordinaire, à la couverture vert olive, sur laquelle était gravé un titre en lettres d’or : La geste de la völva. Intrigué, il ouvrit délicatement l’ouvrage, puis souffla sur la première page, faisant s’envoler une fine couche de poussière. Aussitôt, un vent violent se leva, ébouriffant les cheveux du garçon et faisant tourner les pages à toute vitesse. Les feuillets claquaient bruyamment, certains s’envolaient, les étagères tremblaient. Pourtant, toutes les fenêtres étaient restées closes. Le livre rougit, et se mit à chauffer, au point que Gwen dut le lâcher pour ne pas se brûler. Au sol, le volume semblait doté d’une vie propre, ses pages s’agitant sans cesse, comme mues par une sorte de frénésie grandissante. L’enfant commençait à paniquer. Lorsque le vent se renforça encore, jetant livre et meubles au sol, il fut emporté dans un gigantesque tourbillon et poussa un terrible hurlement.
Quand la brume autour de lui se dissipa, il découvrit un paysage désolé, couvert de toutes parts de hautes herbes et de buissons épineux. Le manoir, comme tout ce qui lui était rassurant et familier, avait disparu. Au loin, il pouvait distinguer l’océan qui grondait. Et sur le rivage, les ruines fumantes d’un village dévasté et inconnu. Il s’en approcha et apprit des quelques survivants qui se terraient dans leurs chaumières qu’un troll détruisait tout, dévorait tout, bêtes, arbres, hommes, femmes, enfants... Il mettait la région à sac en semant la mort sur son passage. Un troll ! Gwen était apeuré. Que dis-je ? Terrorisé ! Il n’était qu’un enfant et voulait rentrer chez lui. Tout cela n’existait nulle part... si ce n’est dans les contes de fées ! Le garçon sentait les larmes commencer à monter. Que pouvait-il faire ? Il ne savait où aller. Heureusement, observant son désarroi, une famille d’autochtones accepta de l’héberger pour la nuit. Les villageois étaient étranges, le teint mat, les cheveux d’ébène, la mine sombre, silencieux. Après un rapide repas, on le conduisit à un lit de fortune sur lequel il pourrait se reposer. Alors qu’il tournait et se retournait sur sa paillasse sans parvenir à trouver le sommeil, une fillette de son âge, petite brune à la peau hâlée, les yeux noirs, vint le rejoindre. Elle chuchota à son oreille avec un drôle d’accent, assez guttural :
— Je m’appelle Néthi et je connais ton secret. N’aie pas peur. Je suis ton amie...
Gwen resta prostré, refusant de parler. Son cœur battait la chamade. Il n’avait pas d’ami. Chacun le savait bien. Il n’avait que les livres. Et cette fille... Comment pouvait-elle lui dire cela ? Néthi lui prit la main. La chaleur de ce simple contact, le sourire sincère de la fillette, lui firent comprendre qu’elle disait probablement vrai. Gwen se calma et Néthi lui expliqua alors qu’elle connaissait le moyen pour lui de retourner dans son monde. Gwen ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. La jeune fille l’entraîna alors dehors, à la lisière du village, dans la nuit sombre. Les deux enfants, en pyjamas, étaient transis de froid dans la bise nocturne. L’herbe qui montait jusqu’à leurs genoux était humide et glaciale. Ils rejoignirent le « puits aux souhaits » local. C’était un simple trou perdu dans la brume grise, à l’entrée des vastes marais. Au fond, on distinguait une eau qui semblait aussi noire que de la suie.
— C’est lui qui m’a parlé de toi, murmura Néthi en désignant du regard le trou béant.
C’est alors que Gwen comprit. C’était comme si le puits lui parlait à lui aussi, sans pourtant que le moindre mot résonne. Il apprit qu’il devrait sauver ce pays s’il voulait rejoindre son monde d’origine. De la brume grise surgit un curieux hululement, plaintif mais mélodieux. Les deux enfants s’avancèrent ensemble dans le froid – car à deux, tout est plus rassurant – voulant comprendre ce nouveau mystère. Leurs pieds clapotaient doucement dans la boue et la vase, en direction du bruit. Ce dernier semblait bouger, tantôt s’éloignant, tantôt s’approchant, comme s’il jouait à cache-cache. Mais il n’était pas hostile. Un hurlement lointain stoppa net les deux enfants qui comprirent qu’ils s’étaient sans doute trop éloignés. Ils étaient sur les terres du troll...
Perchée sur une souche noircie et putréfiée, ils découvrirent la source du chant étrange qui les avait attirés ici. Il s’agissait d’un hibou des marais qui les fixait de ses petits yeux ronds et jaunes. Mais ils n’eurent pas le temps d’admirer le rapace. Ils découvrirent un peu plus loin une ombre d’où émanait une puanteur épouvantable. Le troll, car c’était bien lui, était tout bonnement gigantesque. Au bas mot, il devait être trois fois plus grand que les enfants, ses membres épais comme des troncs. Il était vêtu d’une simple chemise de lin, sale et en lambeaux. Par chance, grâce au brouillard, il ne les avait pas vus et se dirigeait en grognant vers un grand bâtiment gris qui se dressait un peu plus loin sur la falaise, face à l’océan déchaîné. Néthi expliqua à son camarade qu’il s’agissait d’un monastère. Mais lorsqu’elle dit cela, elle n’avait pas l’air très rassurée, ce qui intrigua Gwen, sans qu’il ait pour le moment la possibilité d’en savoir plus sur le sujet. Il fallait que les deux enfants demeurent le plus silencieux possible.
— Tu sais ce que te demande le puits. Il faut que tu arrêtes cette créature, chuchota la fillette.
— Mais comment veux-tu que je fasse ? Nous ne sommes que des enfants, et je ne suis ni un guerrier, ni un magicien !
Néthi haussa les épaules, perplexe. Il avait raison. Pourtant, il devait les sauver, elle et tous les habitants de son monde. Elle lui fit signe d’avancer en silence, pour suivre discrètement le troll, ce qu’ils firent non sans crainte. Arrivé devant l’entrée du monastère, le troll ramassa un énorme rocher, le souleva, et le lança sur l’un des murs. Ce dernier trembla. Le monstre recommença. Une fissure apparût. Le troll tentait visiblement de détruire l’édifice à coups de pierres ! Cette horrible créature osait s’en prendre à un lieu saint ! La petite fille se pencha à l’oreille du garçon et lui dit à voix basse les raisons de ses craintes : nul n’avait vu de moines ici depuis des années. On distinguait seulement des murmures. Seulement des soupirs. Et pourtant, les cloches sonnaient chaque jour. Au village et dans les environs, tout le monde craignait ce lieu, dont on racontait qu’il abritait des esprits, peut-être même une ancienne sorcière : une völva… Gwen se rappela soudain le titre du livre qu’il avait trouvé dans la bibliothèque familiale. Était-il possible qu’il soit vraiment entré dans l’histoire ?
La sorcière se tenait devant les deux enfants, d’allure presque aussi effrayante que le troll. Sans doute alertée par le vacarme fait par ce dernier, elle était sortie à sa rencontre. Elle était grande et décharnée. Elle portait une robe pourpre qui avait dû être belle jadis, mais qui désormais paraissait vieille et élimée. Ses longs cheveux gris descendaient comme des fils de laine jusque au bas de son dos. Sa peau était parcheminée et ses yeux noirs s’enfonçaient profondément dans leurs orbites. On aurait dit qu’ils lançaient des éclairs. Elle avait l’air terrible, et en même temps, elle souriait ! Elle regarda les deux enfants, puis le troll, et repartit à l’intérieur du monastère en courant. Le monstre se lança à sa poursuite. Il avait déjà franchi la porte quand, sans le vouloir, Gwen hurla. Son cri était déchirant. Toute la terreur du garçon s’était échappée de sa gorge d’un seul coup. Néthi s’était bouché les oreilles. Et le troll, surpris, était ressorti. Il regardait pour la première fois les deux enfants. Ses yeux, cruels, se rétrécirent.
Le monstre saisit à bout de bras un autre rocher, et le tendit au-dessus de Gwen et Néthi, terrifiés. Il allait les écraser lorsque les premières lueurs d’un jour pâle apparurent. En un instant, comme dans les légendes de jadis, le troll fut transformé en pierre. Dans cette contrée, beaucoup de monstres parmi les plus terribles avaient fini ainsi, figés pour l’éternité. La sorcière, qui les avait rejoints et n’avait pas manqué une miette du spectacle, éclata de rire. Un rire sinistre. Et en riant, elle ne cessait de fixer Gwen. Ce dernier, sans même l’avoir fait exprès, avait rempli la mission que lui avait assigné le puits aux souhaits. Tout commença à trembler autour de lui. Allait-il pouvoir rentrer chez lui ? Il aurait dû se sentir soulagé, et pourtant, un profond mal-être l’enveloppait. Au milieu du tumulte et du monde qui se mettait à tourbillonner, il vit Néthi. Il plongea pour la dernière fois ses yeux bleus dans les yeux noirs de la fillette. Elle paraissait affolée et faisait de grands gestes vers lui, comme si elle voulait le retenir. Et la sorcière, cette völva, riait plus fort que jamais. Avait-il fait le bien en débarrassant ce monde du troll ? Ou bien avait-il laissé le champ libre à quelque chose de bien pire encore ?
En sueur et encore tout tremblant, Gwen reprit ses esprits dans la bibliothèque du manoir familial. Le jour gris se levait. Un vieux livre vert abîmé traînait à ses pieds. Il crut entendre un rire de l’autre côté de la porte. Un rire qu’il avait déjà entendu. Un rire mauvais. Un rire qui le fit frissonner...
Deux randonneurs trouvent sur leur parcours un petit bois charmant. Recouvert d’un léger voile de brume, il agit sur eux comme un aimant. En plein sentier forestier, ils tombent sur un chien errant. Le clébard est, au bas mot, impressionnant.
─ J'ai faim ! grogne l’animal. Et quand j’ai les crocs, je suis à cran !
D’entendre l’animal parler, les promeneurs restent bouche bée.
En exhibant les dents, le chien demande :
─ Vous n'avez rien à manger ?
─ Non, disent les promeneurs estomaqués.
─ C'est exactement ce que m'a répondu mon maître, poursuit le canidé.
Les promeneurs semblent soudain soulagés : le molosse a donc un maître qui ne tardera, probablement, pas à se montrer et lequel, sûrement, leur fait une blague.
─ Non, nous n’avons rien à manger, disent-ils en scrutant les buissons environnants.
─ C'est exactement ce que m'a dit mon maître, répète le chien, alors, je l’ai mangé.
─ Pourquoi mendier de la nourriture si vous êtes rassasié ? objecte l’un d’eux.
─ J’ai encore un petit creux, poursuit le chien en les dévorant des yeux. Coupé de bouledogue, je suis un boulimique impénitent.
Et, le chien, soi-disant doué de parole, devient très bavard :
─ J'ai mangé mon maître, poursuit-il, parce que j'avais soif...
─ Vous voulez dire faim ? dit l’autre en se moquant.
─ Non, dit le chien, j’avais soif... soif de liberté.
─ Mais, nous ne voulons pas vous en priver. Soyez donc libre, vaquez !
─ Impossible : vous, les humains, voulez tous nous apprivoiser. Si ce n'est moi, ce sera un autre et un autre c'est moi. C'est ainsi que je le conçois. C’est pourquoi je vais vous croquer.
Estimant que la plaisanterie a assez duré, les promeneurs pressent le pas. Mais le chien méchant leur barre la route en disant :
─ Je mange pour oublier. Mais, sachez qu'après vous avoir dévorés, je serai aussi par les remords rongés.
Comme le chien devient de plus en plus menaçant, les promeneurs s’inquiètent de leur sort.
─ Mais, pourquoi tant nous détester ?
─ Je ne vous déteste pas. À ma façon, je raffole de vous et vous adore !
─ Mais, pourquoi nous en vouloir ? Quel est notre tort ?
─ Nous, les chiens, avons toujours vécu aux dépens des humains. Nous avons fini par vous ressembler en perdant notre instinct. Et ne dit-on pas que l'homme est un loup pour l'homme ? Alors, donnez-moi un pied, une main, peu importe, pourvu que ma faim soit apaisée car ce n’est pas moi mais elle qu’il faudra apprivoiser.
─ Allons-nous-en ! dit l’un d’eux à son compagnon qui se retourne en criant :
─ Malheur à nous, le chien nous file le train !
Et les deux promeneurs sortent du bois en courant. Dans leur hâte ils ne prennent pas le temps de lire la pancarte à la sortie :
Il était sur le manteau de la cheminée, aux abois, impatient d’agir. Caché dans la calebasse décorée que Micheline avait ramenée du Burundi. Il était là avec ses autres trophées de vacances : un vase navajo, deux bougeoirs de lave dont elle ne savait plus exactement la provenance car c’était un cadeau, un petit masque de sorcier sénégalais, une boite d’écorce de bouleaux du Québec et autres choses souvent colorées. Ça donnait lieu à pas mal de conversations quand elle recevait, et lui permettait de faire ses petits exposés instructifs l’air de ne pas s’y complaire.
Et lui donc, il attendait son moment. Il suffirait qu’on le dépoussière en insistant sur le tambourinaire, entre le tambour et le genou fléchi. Juste là. Alors il serait libéré et pourrait s’amuser. C’est qu’on ne lui avait pas donné ce pouvoir pour rien, après tout, et il avait hâte d’user de ses talents. L’ennui était que Micheline, bien évidemment, ne faisait pas le ménage elle-même – non mais… faut pas pousser, quand même ! – et que Bébette, sa dame dépoussiéreuse et moustachue, avait cessé d’être méticuleuse depuis que Madame ne contrôlait plus de la pointe du doigt dans tous les recoins. Elle passait bien le chiffon sur les calebasses mais jamais en-deçà de la panse, et le genou du tambourinaire était un poilichon plus bas.
Cependant, la patience vient à bout de tout, et le soleil se leva enfin sur le grand jour qui n’était autre que celui de la réception de fiançailles de Marguerite, la fille de Micheline, avec Ambroise, un jeune homme très titré que ce soit à la bourse qu’au catalogue de la noblesse belge. Plumeau, chiffon, cire, peau de chamois… Bébette semait de discrètes gouttes de sueur ça et là, celles qui naissaient à la base de sa moustache et en tombaient après une petite hésitation. Il faut dire que Marguerite se fiançait en pleine canicule, ce qui n’était pas très gentil pour le personnel, mais bon…
C’est dans cette chaleur de hammam qu’Abram Kad’Abram fut libéré. Il se rua, encore titubant et testant ses pouvoirs, sur la brave créature en nage qui poussa un cri de cormoran : elle avait senti, nettement senti, une paire de mains sur ses seins, et même un rassemblement de bouts de doigts lui pétrissant les mamelons. La calebasse lui échappa des mains, Micheline pointa un regard suspicieux et rejeta les explications haletantes de la malheureuse par un « allons Bébette, ne perdez pas de temps avec ces sottises, il n’y a personne ici, ramassez la jolie calebasse et continuez, nous n’avons pas toute la journée, les fleurs seront livrées dans deux heures et mon coiffeur va arriver… ».
Ceci dit, Abram Kad’Abram avait pris goût à palper ce large corps moite et généreux de formes, et s’enhardit à bien des découvertes, avec ma foi une certaine adresse instinctive, qui fit que la canicule et ce qui pouvait s’apparenter à d’adroits préliminaires eurent raison de sa raison : Micheline eut à la faire remplacer par la vieille gouvernante de Marguerite, Bébette ayant été retrouvée allongée sur le marbre du vestibule, nue – et franchement, personne n’en demandait autant – psalmodiant quelque chose qui ressemblait à encore,abracadabra, encore… L’ambulance vint la cueillir en passant par derrière comme suggéré, tandis qu’on commençait à réceptionner les fleurs par l’entrée principale.
Abram Kad’Abram riait de toute sa glotte, assis à présent sur la table à café. Il attendait de voir ce qui le tentait comme attraction suivante. La vieille gouvernante n’était pas intéressante, rien à pincer ou palper, tout était lyophilisé depuis longtemps. Elle ne transpirait même pas. Un vrai morceau de pemmican. Et une haleine de charognard.
Sa patience, une fois de plus, se vit récompensée. Une journée magique, vraiment. Il s’empara de la voix du futur beau-père, un distingué presque vieillard ventripotent, pour tonitruer des chansons à boire, révéla qu’il « sautait la jeune cuisinière depuis des années », vérifia le décolleté de Micheline qu’il commenta d’un « ooooh, la vallée d'Ötztal » et pinça les fesses de sa future belle-fille avec la fougue d’un babouin.
Ensuite Abram Kad’Abram imposa une danse folklorique autrichienne aux jeunes serveurs et serveuses engagés pour l’occasion, avec de bruyantes claques sur les cuisses, du jodle (le chandelier de cristal en perdit quelques pendeloques) et des jeunes femmes tournoyant dans les airs à l’horizontale au bras des garçons, renversant verres, plats, bibelots et sacs à main au passage.
Marguerite se distingua en grimpant sur la table pour réciter des contrepèteries douteuses, explorant son nez de l’index et l’essuyant à son corsage. Micheline en vomit ses trois coupes de champagne sur le tapis crème, et Abram Kad’Abram n’avait rien à y voir, cette fois.
Une bande de souris passa en courant sur la table et se mit à grignoter les petits pains en semant un chapelet de crottes, le frère du fiancé fut saisi de flatulences sonores et odorantes et s’exclamait « oh, celle-ci est encore meilleure ! Écoutez donc celle qui arrive ! ».
L’ambulance dût revenir par la porte arrière pour emmener la mère du fiancé, prise de délire : elle voyait un homme nu et grimaçant assis sur la calebasse du manteau de cheminée. Un invité se retrouva enroulé dans deux rouleaux de papier WC et on dût démonter la porte pour le sortir de la salle de bain. Deux petits cousins jouèrent aux gremlins et mordirent à sang tous les mollets des convives de la table près de la fenêtre.
Au final, les fiançailles furent rompues, tant les deux parties avaient de choses à se reprocher, et la réception se termina sans que le solitaire ne resplendisse au doigt de Marguerite, ce qui fut à la fois un bien et un mal : le diamant était remplacé par un pois cassé, mais Ambroise le garderait précieusement pour la prochaine fiancée qui en aurait la surprise. Abram Kad’Abram, pour dire la vérité, ne comprit rien à leur décision : il s’était follement amusé, ces gens ne savaient pas rire.
Un peu las de toute cette excitation, il réintégra sa calebasse, sachant que tout vient à point à qui sait attendre. I’ll be back ! dit-il aux rares participants encore lucides mais hébétés, mais il dut bien se rendre tristement à l’évidence : ils ont des yeux et ne voient point. Et Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre.
C’étaient des évidences bibliques et de traditions anciennes…
La Forêt sentait les fleurs sauvages, les champignons et la rosée matinale. Elle sentait également les ennuis.
Sous les ombres mouvantes d’un arbre, se cachait une commère. Elle attendait, son balai à la main, le chapeau vissé sur la tête, ses gros godillots enfoncés dans la terre moussue.
Un chasseur vint à passer, qui reniflait le sanglier. Il passa, sa vieille pétoire sous le bras, en faisant plus de bruit qu’un rat dans une bibliothèque et la commère songea que les sangliers étaient à l’abri, cette fois encore.
Le temps passa et une gamine haute comme trois pommes, enjolivée d’un chaperon de couleur éclatante, s’en vint crapahuter sur le chemin. Elle avait les mains embarrassées d’un petit pot de beurre, sans doute un cadeau pour quelque mère-grand. La fillette s’éloigna en sautillant et le temps se remit à passer.
Enfin, au détour du sentier, apparut une mégère flanquée d’un balai au profil élancé. Chaussée de bottines aux talons un peu trop hauts, emballée dans une robe un peu trop seyante, le chapeau encombré de fleurs et rubans, elle marchait néanmoins du pas que lui enviait le garde champêtre du village. De son panier dépassaient feuilles et fleurs en abondance.
La commère sortit de sa cachette et la mégère s’arrêta. Entre elles, l’hostilité était palpable et si la conversation débuta dans une froide politesse, elle sombra promptement dans le crépage de chignon. La commère reprocha à la mégère de médire d’elle au village et la mégère reprocha à la commère de faire peur aux enfants. La commère enchérit en dénonçant le manque de respect de la mégère, ce à quoi la mégère répondit en dénonçant les idées archaïques de la commère.
Les noms d’oiseaux s’envolèrent, faisant taire leurs modèles qui se réfugièrent sous les frondaisons, les sangliers s’enfuirent à toutes pattes, piétinant au passage un ahuri nanti d’une pétoire, et une fillette sous un joli chaperon tira si fort une chevillette que la bobinette fit un malaise et chut.
Sous un coin de ciel orageux, deux balais se firent face, leurs brindilles griffant rageusement le sol en soulevant une tonne de poussière. C’est alors que survint un troisième, l’allure inédite, tout de métal incrusté. En descendit une sorcière, qui remonta sur un chapeau fort décoré une paire de lunettes de cuir. Sa robe noire, curieusement nantie d’un corset à boucles de métal, s’ouvrait sur le devant, laissant apparaître un pantalon moulant enfoncé dans de hautes bottes.
Elle se présenta comme étant la nouvelle, se dit ravie de rencontrer ses chères consœurs et souhaita qu’elles lui fournissent rapidement le calendrier des convents. Puis elle remit ses lunettes, enfourcha son balai et décolla sur les chapeaux de roue. Ébahies, les chères consœurs la regardèrent disparaître au loin puis s’en allèrent, bras dessus, bras dessous, chuchotements et ricanements sinuant dans leur sillage.
Le bois regagna sa sérénité, arrachant au chasseur tapi dans les buissons un long soupir de soulagement… aussitôt transformé en cri d’effroi ! Derrière lui, venait de surgir la petite fille au joli chaperon. Elle lui fit un grand sourire, puis gagna le chemin où la poussière finissait de retomber.
‒ Ces femmes sont terrifiantes, gémit le chasseur en rejoignant rapidement la petiote.
Il jetait des coups d’œil furtif derrière lui et tenait son tromblon d’une main frémissante.
‒ Oh ! Elles font beaucoup de bruit quand elles se querellent, mais c’est tout. Celle avec les affreux godillots, elle soigne les rhumatismes de ma mamie et parfois elle l’aide à faire son ménage, quant à l’autre, la grande, elle a aidé mon papou à soigner son cheval.
‒ N’empêche… je crois que ce sont des sorcières, chuchota le chasseur en roulant des yeux.
‒ Nooon, vous croyez ? répondit la fillette, amusée.
Alors qu’ils atteignaient le village, la petiote alla d’un bon pas trouver la mamie du benêt qui l’accompagnait et la pria de rappeler ses copines à l’ordre lors du prochain convent puis, sautillante, elle s’en retourna chez son papou en rêvant au splendide balai rouge vif qui serait le sien quand elle serait grande.
Si tu lis ceci, Stéfan, mon fils, c’est que mon âme s’est envolée au-delà de … Et, que tout à côté du violon, tu as trouvé ce carnet dans lequel, d’une certaine manière, je te dévoile l’inimaginable. Très bien. À présent, tu me lis. Assieds-toi et accroche-toi, mon fils. Ceci te semblera irréel, c’est cependant la pure vérité. Ta mère et moi ne t’avons jamais menti. Nous t’avons caché la réalité, voilà tout, pour te protéger. Pardonne-nous, pardonne-moi. Même si cela te paraît invraisemblable, réfléchis bien, Stéfan. Tu te sais différent des autres depuis toujours. Voici pourquoi.
L’été 67, je me baladais à vélo du côté de Slijpe. Au niveau de l’écluse, le pont était relevé. J’ai arrêté de pédaler. J’ai déposé mon vélo contre un muret, j’avais envie de souffler un peu, de respirer sous ce beau soleil estival. Assise sur l’herbe, à deux pas de là, une très jolie jeune fille était perdue dans ses pensées, des yeux verts, une longue chevelure auburn et, sous son tee-shirt moulant, je devinais une poitrine de rêve. Elle regardait en direction du canal et de la péniche qui s’avançait vers l’écluse. Je n’ai pas résisté, tu penses, je me suis approché d’elle, je voulais la draguer. Elle m’a raconté qu’elle était en vacances et qu’une bande de racketteurs lui avaient volé tout son matériel de camping. Chouette ! j’ai pensé. Je l’ai ramenée dans mon studio et puis voilà, affaire conclue … Elle se disait sans famille. Quelques semaines plus tard, nous nous sommes mariés. Fin 69, voilà Mirka enceinte de toi, Stéfan. Nous étions heureux.
Depuis le début de notre rencontre, j’étais troublé par son comportement et surtout, son intelligence hors norme. La physique et les maths n’avaient aucun secret pour elle. La chimie et l’astronomie non plus. Et question physique quantique, elle surpassait Max Planck lui-même. Chose troublante, aucun passé universitaire, elle affirmait tout de go avoir lu énormément … Pas d’ami, pas de famille, rien. Je pressentais que tout cela était plus que chelou. Je n’ai pas investigué, je craignais de découvrir du noirissime, des années dans des milieux interlopes, ou quelque chose comme ça. Un soir, je suis rentré du lycée plus tôt que d’habitude. Ce que j’ai vu m’a scotché sur place, j’ai failli tomber raide mort. Mirka se croyait seule à la maison. J’étais dans le living, prêt à enlever ma veste et à déposer mes fardes de cours sur le bureau. C’est alors que j’ai vu ta mère traverser un mur, celui entre la cuisine et le living. Oui, tu lis bien, ta mère traversait le mur. Je suis resté sans voix. Elle m’a intimé alors qu’elle me devait quelques explications … Et voici ce que ta mère, Mirka Svensson, alors enceinte de six mois, m’a débité d’une voix blanche :
« Je viens de Vénus. Je suis ingénieur, je parle plusieurs centaines de langues. Je suis ici pour étudier la race humaine, vivre avec les humains, et surtout, fonder une famille. Je viens du futur. Le temps comme tu crois le connais, linéaire, n’existe pas. Du côté de l’Himalaya, nous avons une base dans laquelle sont entreposés des centaines de vaisseaux. Les humains sont incapables de pénétrer à l’intérieur, l’ouverture est un portail énergétique. Tout est question de fréquences et de vibrations. C’est compliqué à expliquer à un Terrien. Ne me regarde pas comme ça, avec ces yeux pleins de désespoir. Tu es un homme merveilleux, vraiment merveilleux. Tu devinais l’inconcevable et jamais tu n’as posé une question afin d’en connaître plus au sujet de mon passé. Je reviens sur mon histoire … Un de nos engins spatiaux m’a déposée à Slijpe. Nous savions que tu passerais là, que tu t’arrêterais car le pont de l’écluse se relèverait. Les Vénusiens sont partout sur la Terre, tu sais. Ils vous surveillent car vous, les Terriens, vous êtes des guerriers et vous êtes capables d’endommager tout l’univers avec vos terribles conflits nucléaires. Tu m’as vu traverser le mur. Toi aussi tu pourrais traverser les murs, et n’importe quelle autre structure, l’acier, le béton, tout. La matière est malléable, l’esprit peut tout. Je suis âgée de plusieurs centaines d’années. Je me souviens de toutes mes vies antérieures. Les mémoires des Terriens sont effacées et dès lors, à leur naissance, ils n’ont aucun souvenir de leur vie précédente, ils doivent toujours recommencer à zéro. Je connais l’histoire de l’Humanité depuis l’alpha, de la Lémurie jusqu’à l’Atlantide. Tout n’est que vibration, informations, et énergie. Toutes les planètes du système solaire sont habitées et leurs habitants visitent la Terre. Parce que, en quelque sorte, sur le plan spirituel, vous êtes des retardataires. Tu me dis toujours que je te connais mieux que toi-même. En effet, je capte toutes les pensées des personnes qui m’entourent. Notre fils, parce que je te l’annonce, ce sera un fils, aura des capacités identiques aux miennes. Sa conscience voyagera tout comme la mienne. Je veux dire que lorsque mon corps dort aux côtés du tien, ma conscience retourne parfois sur Vénus, ou ailleurs. Tout ce que je te raconte, tu le savais tout au fond de toi. Tu avais peur de découvrir tout ça. Et moi, j’ai été lâche de me taire. Notre fils naîtra et pendant encore quelques années de votre temps, je vivrai ici avec vous deux. Un jour tu t’éveilleras et je ne serai plus là. Ma mission sera terminée sur Terre et les miens seront venus me rechercher. Je pourrais encore te parler pendant des heures, t’expliquer les lois de l’univers. On vous a caché tellement de choses à vous, les Terriens. »
Je le lui ai pas laissé le temps de continuer, je l’ai prise dans mes bras. Tu es né le 7 juillet 1970, tu étais un petit garçon merveilleux. Bien sûr, à trois ans, tu lisais. L’année suivante, tu connaissais plusieurs langues. Aujourd’hui, tu décodes tout l’univers ou presque. Ta mère et moi t’avons protégé au mieux. Nous savions elle et moi que tu savais … Lorsqu’ils sont venus la rechercher, tu avais dix ans. Je sais qu’elle et toi êtes toujours en connexion l’un et l’autre. Mais voilà, tu en connais un peu plus sur cette histoire, qui est aussi la tienne. Je n’ai jamais aimé que Mirka Svensson. Je n’ai jamais rien regretté. Et je t’aime aussi, mon fils. Sois heureux sur Terre, la vie est si belle.